À quatre kilomètres des remparts de Saint-Malo, un bout de granit de 18 hectares flotte en baie d’Émeraude. On l’aperçoit depuis les plages bondées en été, on le pointe du doigt sur les bateaux de plaisance. Mais personne, ou presque, n’y a mis les pieds depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cézembre, c’est son nom, a été fermée au public pendant plus de sept décennies. La raison ? Elle dort sur un stock de munitions capable de tuer encore aujourd’hui.
À retenir
- Près de 20 000 bombes larguées en un mois : ce qui en reste sous terre ?
- 73 ans d’interdiction : pourquoi ce confetti breton était-il devenu un véritable no man’s land ?
- Des canons rouillés et une nature reprise : quel est vraiment le prix de l’accès à Cézembre ?
Sommaire
- Un confetti de terre transformé en enfer, été 1944
- Soixante-treize ans de silence forcé
- 2017-2018 : le lent retour vers le monde des vivants
- Ce que cache encore le sol de Cézembre
Un confetti de terre transformé en enfer, été 1944
Le territoire en Europe le plus bombardé de la Seconde Guerre mondiale est un confetti de terre de la baie de Saint-Malo, à quelques encablures de la ville fortifiée. Cézembre était alors une forteresse du Mur de l’Atlantique, tenue par une garnison hétéroclite : des soldats dont certains sont des Russes blancs, d’autres des fusiliers marins italiens, qui compte aussi quelques anciens prisonniers polonais. Les Allemands avaient reçu l’ordre de résister coûte que coûte.
Les Alliés, pressés de libérer Saint-Malo, ont déclenché une campagne de bombardements d’une brutalité rare. Du 6 août au 2 septembre 1944, l’île a été bombardée par l’aviation, l’artillerie de marine et l’artillerie de campagne alliées. L’aviation a largué pendant cette période 1 700 tonnes de bombes explosives, 176 bombes au napalm et 32 bombes incendiaires. Le napalm : une arme toute fraîche à l’époque, qui venait d’être inventée par un professeur d’Harvard, c’est la première fois que cette arme secrète figure dans un rapport américain.
Résultat ? Le relief tourmenté de l’île, avec plus de deux mille cratères d’impact, témoigne encore aujourd’hui de l’intensité du bombardement, avec près de 20 000 bombes larguées en moins d’un mois. Les Malouins l’appellent depuis « l’île aux 2 000 Cratères ». Ce bout de terre française est devenu le site le plus bombardé au mètre carré de tout le continent européen.
Soixante-treize ans de silence forcé
La guerre terminée, le problème restait entier, littéralement. En raison du risque important lié à la présence de munitions non explosées, l’île devient domaine privé de l’État, attribué au ministère de la Défense, et est interdite au public. Pendant plus de 70 ans, Cézembre, propriété exclusive du ministère des Armées, est interdite au public. Seule la plage est praticable et classée en zone verte. Vestige surréaliste : des mouflons corses ont même été introduits sur l’île en 1962, en guise de « gardiens » sauvages de ce no man’s land.
Le sol gardait jalousement ses secrets métalliques. En quatre semaines, pendant l’été 1944, près de 20 000 bombes ont été déversées sur l’île. Elles sont toujours enfouies dans le sol et peuvent à tout moment exploser. C’est pour cela que 90 % de l’île est interdite au public. Chaque campagne de déminage ne révélait que l’ampleur du problème : une cartographie réalisée en 2015 par sondage électromagnétique a permis de déceler 133 cibles potentielles enfouies à différentes profondeurs.
L’ironie de l’histoire : pendant que Cézembre restait condamnée, la nature, elle, s’en est emparée. Du fait de l’interdiction de circuler à l’intérieur de l’île, celle-ci représente un lieu particulièrement favorable pour les oiseaux de mer, goélands, mouettes, cormorans, qui s’y reproduisent en grand nombre. L’interdiction militaire avait, sans le vouloir, créé l’une des réserves ornithologiques les mieux protégées de la côte bretonne.
2017-2018 : le lent retour vers le monde des vivants
Soixante-treize ans après la reddition allemande, les choses ont commencé à bouger. Située en baie de Saint-Malo, l’île de Cézembre a fait l’objet d’une vaste opération de dépollution pyrotechnique orchestrée par les démineurs de la Marine nationale. Cette île, occupée et fortifiée en mai 1942 par les Allemands, avait été fortement bombardée début août 1944. Le transfert de propriété a suivi : la gestion de l’île a été transférée du ministère de la Défense au Conservatoire du littoral en octobre 2017, afin d’étendre sa protection naturelle et de gérer les sites historiques et archéologiques laissés sur l’île, notamment les ruines de chapelles et des sépultures.
Interdite d’accès pendant 73 ans, l’île de Cézembre est désormais accessible au public grâce à une vaste opération de déminage menée par la Marine nationale. Aujourd’hui une plage sauvage et un sentier permettent aux curieux de profiter à la belle saison de cet îlot granitique qui est devenu le sanctuaire d’oiseaux marins protégés. Ce sentier, déminé sur 800 mètres, ne représente pourtant qu’une fraction de l’île.
Le reste ? Toujours interdit. Les sommes pour déminer seraient astronomiques et ce sont désormais les oiseaux et la nature qui sont les maîtres de Cézembre. La clôture de barbelés qui délimite la zone accessible est un rappel permanent que l’île n’a jamais totalement capitulé. Des canons rouillés pointent encore vers un ciel vide, rongés par le sel et l’oubli.
Ce que cache encore le sol de Cézembre
La question n’est pas de savoir si des munitions restent enfouies, elles y sont. La vraie interrogation, c’est leur nombre. Le relief tourmenté de l’île, avec plus de deux mille cratères d’impact, témoigne encore aujourd’hui de l’intensité du bombardement — près de 20 000 bombes larguées en moins d’un mois. Certaines n’ont jamais explosé. Les opérations de 1944 ont laissé des traces physiques. De plus, un sous-sol parfois encore dangereux en raison de munitions non explosées.
L’accès partiel a transformé Cézembre en curiosité touristique d’un genre particulier. Un sentier, ouvert en 2018 après son déminage, accueille des dizaines d’estivants chaque jour, ravis et émus de découvrir cette île qui fut le territoire le plus bombardé au m² de la Seconde Guerre mondiale. Sur la plage, en regardant les remparts de Saint-Malo à quatre kilomètres, on comprend la position stratégique qui a valu à ce caillou breton un destin aussi violent. Le sentier a même été partiellement fermé certaines années au printemps pour maximiser les chances de succès et d’envol de poussins de faucon pèlerin. Certains promeneurs disent espérer que le sentier soit allongé pour permettre de faire le tour complet de l’île. Un vœu qui restera probablement sans réponse : les bombes ont eu le dernier mot, et la nature en a fait son royaume.
Sources : premar-atlantique.gouv.fr | tourisme-varois.com


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