Huit ans de voyage, 9,3 milliards de kilomètres avalés, et une arrivée qui se joue enfin le 21 novembre 2026. C’est la distance que BepiColombo aura parcourue quand elle se glissera enfin en orbite autour de Mercure, le 21 novembre 2026. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait que la sonde de l’ESA et de la JAXA vise la planète la plus proche du Soleil, celle qu’on imagine juste « à côté » sur les schémas scolaires du système solaire. La réalité est tout autre : atteindre Mercure s’avère plus retors que de filer vers Pluton, aux confins du système solaire.
Comparaison qui claque : la sonde américaine New Horizons a mis un peu plus de neuf ans pour rallier Pluton en 2015, en ligne quasiment directe, avec une seule assistance gravitationnelle autour de Jupiter. BepiColombo, elle, a mis huit ans pour un trajet nettement plus court en distance réelle mais infiniment plus retors en mécanique orbitale. La différence tient en un mot : freiner. New Horizons n’avait qu’à survoler Pluton à toute vitesse, sans jamais chercher à s’y arrêter. BepiColombo doit, elle, ralentir suffisamment pour se laisser capturer par la gravité de Mercure, et c’est précisément ce qui change toute l’équation du voyage.
À retenir
- Pourquoi la planète la plus proche du Soleil est-elle la plus difficile à atteindre ?
- Comment un court-circuit en 2024 a failli anéantir une décennie de préparation
- Quels secrets cachés de Mercure BepiColombo révélera-t-elle enfin ?
Sommaire
- Un piège gravitationnel bâti par le Soleil lui-même
- Le court-circuit qui a failli tout arrêter
- Le 21 novembre 2026, le vrai travail commence
Un piège gravitationnel bâti par le Soleil lui-même
Rejoindre Mercure n’a pourtant rien d’une ligne droite, et c’est tout le paradoxe de cette mission. Plus une sonde se rapproche du Soleil, plus l’attraction de l’astre l’accélère. Pour ne pas se retrouver propulsée bien au-delà de sa cible, la sonde doit donc freiner sans relâche, une contrainte qui n’existe pas de la même façon quand on s’éloigne du Soleil comme New Horizons vers Pluton. Se satelliser autour d’un monde change absolument tout à l’équation du voyage. Cette chorégraphie, on la doit à un mathématicien italien, Giuseppe Colombo, disparu en 1984, qui avait compris le premier comment ralentir un engin lancé vers le Soleil.
Concrètement, la sonde a multiplié les rendez-vous gravitationnels pour grignoter sa vitesse petit à petit. Lancé en octobre 2018, BepiColombo a déjà effectué neuf survols différents : un de la Terre, deux de Vénus et six de Mercure. Chaque passage au ras d’une planète fonctionne comme un frein cosmique : la gravité vole un peu de vitesse à la sonde et la reconduit sur une trajectoire plus basse, plus proche de l’orbite mercurienne. Une séquence de six survols de Mercure a abaissé la vitesse relative de la sonde à 1,76 km/s. Ce ballet interplanétaire explique le chiffre impressionnant : Mercure semble proche du Soleil sur une carte, mais BepiColombo a dû parcourir 9,3 milliards de kilomètres pour l’atteindre, soit 120 fois la distance directe.
Le court-circuit qui a failli tout arrêter
Le voyage a bien failli tourner court. Le 26 avril 2024, le module de transfert n’a pas réussi à fournir assez d’électricité pour allumer ses moteurs à propulsion ionique en vue d’une des nombreuses manœuvres nécessaires pour atteindre la planète fin 2025. La panne est signalée publiquement le 15 mai par l’ESA, avec une sobriété qui masque mal l’inquiétude réelle des équipes. La cause a été identifiée dans la formation de courants électriques inattendus entre des panneaux solaires au niveau du module MTM et d’une unité de distribution d’énergie, réduisant la puissance disponible pour les propulseurs électriques de la sonde.
Une perte de 10 % de puissance, ça paraît anodin sur le papier. À des centaines de millions de kilomètres de tout technicien, c’était potentiellement fatal. Face à l’impossibilité de récupérer la pleine puissance, l’ESA n’a pas capitulé. Pour compenser la perte de puissance de propulsion, l’équipe de dynamique de vol de l’ESA a révisé la trajectoire de BepiColombo. La nouvelle manœuvre a prévu que la sonde passe environ 35 kilomètres plus près de Mercure lors du cinquième survol, réduisant ainsi les exigences en matière de poussée. Trente-cinq kilomètres de marge en moins, sur une planète sans atmosphère notable, exécutés à des dizaines de millions de kilomètres du moindre technicien. La précision d’un horloger suisse, à l’échelle du système solaire.
Le prix de ce sauvetage : un retard de onze mois repoussant l’arrivée prévue de décembre 2025 à novembre 2026. Onze mois pour un court-circuit. Mais la science, elle, n’a pas été sacrifiée. La bonne nouvelle, confirmée par la JAXA, malgré le délai d’environ un an, il n’y aura aucune perturbation dans l’opération des deux orbiteurs. Les deux sondes sont programmées pour mener leurs observations scientifiques comme prévu initialement. Un aparté s’impose ici : peu de missions spatiales de cette envergure encaissent une avarie pareille sans revoir leurs ambitions scientifiques à la baisse. C’est tout à l’honneur des ingénieurs de l’ESOC à Darmstadt.
Le 21 novembre 2026, le vrai travail commence
Une étape a déjà été franchie sans bruit cet été. Le 15 juin 2026, BepiColombo a éteint sa propulsion solaire-électrique pour la dernière fois, entrant dans la phase d’arrivée à Mercure. Quatre derniers arcs de poussée réduiront la vitesse relative au point où Mercure « capturera faiblement » la sonde en novembre 2026 en polaire. Puis viendra le grand soir. Le 21 novembre 2026, le module de propulsion MTM freinera une dernière fois pour entrer en orbite haute elliptique autour de Mercure. BepiColombo éjectera alors un cache, puis la petite sonde japonaise Mio, avant de décrocher le MPO européen, qui freinera encore pour orbiter à moins de 200 kilomètres d’altitude. MPO cartographiera l’ensemble de la surface de la planète et étudiera sa composition interne et sa structure, tandis que Mio analysera son champ magnétique et sa magnétosphère.
L’enjeu scientifique dépasse largement l’exploit technique. Une seule mission qui y était consacrée y est arrivée pour l’instant, la sonde MESSENGER de la NASA, qui s’est terminée en 2015. BepiColombo est donc, concrètement, la seule chance de cette génération d’étudier Mercure en orbite. Il n’y a actuellement aucune autre mission en préparation pour partir étudier la petite planète : BepiColombo sera probablement la seule avant au moins 2035-2040. De quoi mesurer l’ampleur du pari : si le sauvetage de 2024 avait échoué, c’est toute une génération de chercheurs qui aurait dû faire son deuil de cette planète énigmatique.
Les données promettent d’être à la hauteur de l’attente. La petite planète n’a été visitée que deux fois, par les sondes américaines Mariner 10 puis Messenger, et elle garde des énigmes tenaces : un champ magnétique global qu’un corps aussi petit ne devrait pas posséder, et un noyau métallique démesuré qui occupe une part énorme de son volume. BepiColombo devrait y voir plus clair, avec des instruments dix fois plus précis que ceux de MESSENGER selon l’ESA. Reste une question ouverte : sur un sol où les écarts de température comptent parmi les plus brutaux du système solaire, la petite planète acceptera-t-elle enfin de livrer le secret de son cœur métallique surdimensionné ?
Sources : berthine.fr | generation-nt.com


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