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La France a un rongeur importé vers 1930 pour sa fourrure : un siècle plus tard, ses galeries de 15 mètres minent les digues et personne ne sait plus l’arrêter

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Sept kilos de muscle, des incisives orange vif et un appétit insatiable pour le génie hydraulique français : voilà le ragondin, discret jusqu’à ce qu’une digue s’effondre. En creusant des terriers de grande dimension, parfois 15 à 20 mètres de long, le ragondin fragilise mécaniquement les talus, les digues et les ouvrages hydrauliques. Un siècle après son arrivée en France pour sa fourrure, ce gros rongeur sud-américain est devenu increvable, au sens propre comme au figuré : personne n’a trouvé la formule pour l’éradiquer.

À retenir

  • Une mode vestimentaire du début du XXe siècle a déclenché une invasion qui dure toujours
  • Ces galeries de 15 à 20 mètres ne sont que la face visible d’une menace invisible pour les digues
  • La biologie du ragondin le rend pratiquement invulnérable : les experts renoncent à l’éradiquer

Sommaire

  1. Une histoire de mode qui a mal fini
  2. Des galeries qui minent les digues, littéralement
  3. Une machine à se reproduire, sans prédateur pour la freiner
  4. Piéger, chasser, et accepter l’inévitable

Une histoire de mode qui a mal fini

Originaire des plaines humides d’Amérique du Sud, il a été introduit en Europe à la fin du XIXe siècle pour l’exploitation de sa fourrure, avec la première mention d’un élevage dès 1882 en Indre-et-Loire. Le principe était simple : des fermes d’élevage, des cages, une matière première pour manteaux et chapeaux. Puis vient le krach.

Le commerce des peaux et fourrures est touché de plein fouet par la crise financière des années 1930, et la faillite des élevages fait s’ouvrir les cages. Des milliers d’éleveurs, ruinés, n’ont plus les moyens d’entretenir leurs bêtes. L’emploi d’enclos inadaptés a permis le retour à la liberté de beaucoup de ces animaux, auquel s’ajoutent des lâchers volontaires par des éleveurs en faillite lors de la crise des années 1930. Le ragondin découvre alors les rivières, les marais et les canaux français, un environnement qui lui rappelle son Argentine natale. Ce n’est qu’à partir des années 1940-1950 que la colonisation de la France débute, avant que l’espèce ne connaisse une explosion démographique et géographique dans les années 1970. Depuis, il a essaimé sur la quasi-totalité du territoire, des marais poitevins aux berges alsaciennes, ne laissant de côté que les zones d’altitude.

Des galeries qui minent les digues, littéralement

L’animal lui-même n’a rien d’agressif. Herbivore, plutôt craintif, il passe ses journées à grignoter des plantes aquatiques. Le problème vient de son mode de vie souterrain. L’espèce creuse et s’abrite dans des terriers de 25 à 50 cm de diamètre, composés de galeries de 1 à 3 mètres de profondeur, d’un volume de 0,3 à 1,5 m³, à plusieurs entrées dont certaines immergées. Dans la plupart des cas, on parle de terriers de six à sept mètres. Mais dans les zones de forte densité, ces réseaux peuvent s’étendre bien davantage, jusqu’aux 15 à 20 mètres évoqués par les spécialistes des zones humides.

Le vrai danger n’est pas la galerie elle-même, mais ce qu’elle fait à la structure qui la contient. L’effet le plus direct est celui de la fragilisation des berges par les terriers, dont les bouches accélèrent l’érosion à la base par le courant, et dont l’effondrement provoque le ravinement des parties hautes des berges. Sur une digue de protection contre les crues, ce mécanisme prend une tournure autrement plus grave. Une digue ou une levée percée par des terriers devient le siège de pertes d’eau, en général faibles, mais qui peuvent devenir importantes, voire catastrophiques en cas de rupture. : par temps calme, on ne voit rien. Lors d’une crue, la digue peut céder au moment où on en a le plus besoin.

Les chiffres donnent le vertige. En Italie, les dommages causés entre 1995 et 2000 ont été estimés à 11 millions d’euros pour les seuls ouvrages hydrauliques. En France, aucune digue de Loire ou du Rhône n’est officiellement tombée à cause du seul ragondin, mais les gestionnaires de zones humides multiplient les alertes sur l’accumulation de micro-fragilités. La terre évacuée des galeries est repoussée dans l’eau, ce qui accélère le comblement des voies d’eau et gêne le bon fonctionnement hydraulique des marais aménagés, comme celui du Poitevin.

Une machine à se reproduire, sans prédateur pour la freiner

Ce qui rend le ragondin quasiment impossible à contenir, c’est sa biologie. La gestation dure environ quatre mois et demi, et une femelle peut donner naissance à 2 ou 3 portées par an, comptant chacune entre 3 et 9 jeunes. Les petits grandissent vite : les jeunes atteignent leur maturité sexuelle dès l’âge de 6 à 8 mois, ce qui signifie qu’un couple peut théoriquement générer 10 à 15 descendants par an. Sur deux ans, sans mortalité, un couple de ragondins peut engendrer 90 individus. L’équivalent d’un petit village qui sort de deux animaux fondateurs.

Dans son Amérique du Sud natale, le jaguar et le caïman jouent les régulateurs naturels. En France, rien de comparable. Le plus gros problème, c’est que ces animaux n’ont pas de prédateur naturel en France : seuls le busard des roseaux, l’aigle botté et le renard peuvent tuer des jeunes. Autant dire que la pression de prédation ne pèse presque pas sur les adultes, ceux-là même qui creusent les galeries les plus dangereuses pour les digues.

Piéger, chasser, et accepter l’inévitable

Face à cette situation, les autorités françaises ont classé le ragondin nuisible depuis 2015. L’espèce est inscrite sur la liste des espèces exotiques envahissantes préoccupantes pour l’Union européenne, en application du règlement européen n°1143/2014, et son introduction dans le milieu naturel est interdite par arrêté du 30 juillet 2010. Sur le terrain, cela se traduit par des campagnes de piégeage massives menées par les fédérations de chasse et les organismes de défense contre les nuisibles.

Mais les experts eux-mêmes doutent de l’efficacité à long terme de cette stratégie. La stratégie démographique du ragondin rend cette espèce impossible à éradiquer, contrairement à l’ours ou au loup qui ont une stratégie de reproduction totalement différente. Certains gestionnaires misent désormais sur la prévention plutôt que sur l’extermination. La meilleure protection des berges contre le creusement des terriers reste la végétation ligneuse, dont le système racinaire stabilise la terre, et il est recommandé d’éloigner la base des digues d’au moins deux mètres de l’eau.

Un détail nuance pourtant le tableau catastrophe. Les galeries abandonnées sont réutilisées comme refuges par des grenouilles, couleuvres, campagnols, musaraignes et divers insectes aquatiques, des microhabitats loin d’être négligeables dans des berges de plus en plus artificialisées. Le ragondin, malgré lui, est aussi devenu un architecte involontaire de biodiversité pour d’autres espèces. Ce qui ne change rien au problème des digues, mais rappelle qu’en écologie, rarement un acteur n’est totalement nuisible ou totalement bénéfique.

Sources : aquitaineonline.com | dailyscience.be

L'équipe Sciencepost

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