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La France a un canal de 240 km creusé en quinze ans par 12 000 ouvriers : à son ouverture en 1681, l’homme qui l’avait payé était mort depuis six mois

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Vingt-huit ans avant la mort de Louis XIV, une entreprise titanesque relie enfin l’Atlantique à la Méditerranée sans passer par le détroit de Gibraltar. Le Canal du Midi, alors baptisé Canal royal de Languedoc, s’étire sur 240 kilomètres entre Toulouse et l’étang de Thau. Un chantier pharaonique pour l’époque, et une histoire d’obsession personnelle qui finit en tragédie financière pour son concepteur.

Tout commence par une idée vieille comme l’Antiquité. L’idée d’un canal reliant la Méditerranée à l’Atlantique était déjà envisagée à l’époque romaine, pour éviter de contourner toute la péninsule ibérique. Nero, Charlemagne, Henri IV : tous ont rêvé du projet sans jamais le concrétiser. C’est un entrepreneur languedocien méconnu, fermier général des gabelles, qui va transformer ce fantasme en chantier bien réel. En 1662, Riquet écrit à Colbert, puissant ministre des Finances de Louis XIV, pour lui exposer son projet de « Canal Royal du Languedoc » destiné à favoriser le commerce du blé. Colbert, séduit, y voit surtout une arme économique contre l’Espagne. Après l’étude de la faisabilité du projet, Colbert est conquis, et en octobre 1666, un Édit royal ordonne le creusement du canal.

À retenir

  • Un chantier de 15 ans mobilisant 12 000 ouvriers pour relier deux mers sans contourner l’Espagne
  • Une solution hydraulique révolutionnaire : capter l’eau de la Montagne Noire pour alimenter le point culminant
  • Le créateur meurt six mois avant l’inauguration, ruiné et sans avoir vu son triomphe

Sommaire

  1. Douze mille bras et une prouesse hydraulique
  2. Ruiné, épuisé, mort six mois trop tôt
  3. Un canal toujours en service, quatre siècles plus tard

Douze mille bras et une prouesse hydraulique

Le vrai défi n’est pas de creuser, mais de trouver l’eau. Sans alimentation constante, impossible de faire flotter la moindre barque sur un tracé qui grimpe jusqu’au seuil de Naurouze. Pendant cinq ans, entouré d’experts, Riquet étudie la possibilité de mettre en eau le canal avant de débuter les travaux, car la plus importante difficulté est bien de trouver l’eau, qu’il finit par trouver dans la Montagne Noire. Un système de captation et de rigoles détourne les sources de ce massif pour alimenter le point culminant du canal, une solution technique saluée encore aujourd’hui comme visionnaire.

Sur le terrain, le chantier mobilise une main-d’œuvre colossale. Entre 1667 et 1681, il y aura jusqu’à 12 000 travailleurs, hommes et femmes, organisés en ateliers réunis en sections, sous la direction d’un contrôleur général. Douze mille personnes armées de pelles et de pioches, l’équivalent de la population d’une petite ville entière rassemblée sur un seul projet. Riquet, contrairement aux pratiques de l’époque, refuse la corvée forcée. Il refuse le principe de la corvée proposé par Colbert et propose au contraire des conditions de travail très novatrices : une indemnisation d’office en cas de maladie, un salaire mensualisé, une rémunération des jours chômés et même des jours de pluie. Un patronat social avant l’heure, dicté autant par pragmatisme que par la nécessité de fidéliser une main-d’œuvre rare sur un chantier aussi long. Résultat : des femmes payées et logées au même titre que les hommes, une rareté totale au XVIIe siècle.

Le chantier avance par étapes, et chaque section apporte son lot de prouesses. 1678 est l’année du début de la construction de l’écluse à huit bassins de Fonséranes, à Béziers, probablement l’ouvrage le plus majestueux du canal du Midi. Puis vient le tunnel du Malpas, premier tunnel-canal navigable au monde, achevé l’été 1680. Au total, le canal comptera 328 ouvrages d’art, dont 63 écluses, 130 ponts, 55 aqueducs, 7 ponts-canaux et 6 barrages, sans compter les 45 000 arbres plantés le long des berges pour stabiliser les rives et offrir de l’ombre aux équipages de halage.

Ruiné, épuisé, mort six mois trop tôt

Le financement, lui, vire au calvaire personnel. L’État traîne les pieds, les Etats du Languedoc paient en retard, et Colbert lui-même finit par soupçonner Riquet de détourner des fonds. Riquet est alors obligé de prendre les sommes nécessaires sur ses propres deniers, il y investit toute sa fortune personnelle, et lorsqu’il meurt le 1er octobre 1680, il laisse à ses enfants et petits-enfants une dette abyssale que ceux-ci finiront de payer en 1724, soit 44 ans plus tard. Quarante-quatre ans de remboursement pour un homme qui n’aura jamais vu une seule barque naviguer sur son œuvre.

Car c’est bien là le twist le plus cruel de cette histoire. Après quelque 14 années de travaux, le canal est achevé en 1681, grâce au labeur de plus de 12 000 hommes et femmes. Mais Riquet, épuisé par des années de chantier et de batailles financières, tombe malade durant l’été 1680. Cet été-là, Riquet tombe gravement malade, il meurt le 1er octobre 1680 à Toulouse et est inhumé le lendemain en la Cathédrale Saint-Étienne, sans jamais voir son canal en eau. Il ne lui manquait pourtant presque rien : à ce moment-là, il ne manque que 5 kilomètres pour que la construction du canal soit achevée. Cinq kilomètres, sur 240. Une poignée de mètres qui séparait un homme ruiné de la reconnaissance de son vivant.

Ce sont ses fils, Jean-Mathias et Pierre-Paul, qui achèvent l’ouvrage. Le 19 mai 1681, le canal est inauguré à Castelnaudary, six mois après la mort de son créateur. Un convoi de barques quitte Toulouse, traverse Béziers sous les acclamations, et rejoint la Méditerranée après dix jours de navigation. L’homme qui avait tout misé, sa fortune, sa santé, celle de sa famille, sur ce pari hydraulique n’a jamais assisté à son propre triomphe.

Un canal toujours en service, quatre siècles plus tard

Le succès, lui, ne se dément pas. Dès sa mise en service, le canal est salué comme un prodige, et le Journal des Savants le décrit en 1688 comme un ouvrage « à venir voir du bout du monde ». Vauban lui-même, mandaté par le roi pour l’inspecter, reconnaît la valeur du projet et y apporte quelques améliorations dans les décennies suivantes. Classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1996, le canal reste aujourd’hui l’un des plus anciens d’Europe encore en fonctionnement, emprunté chaque année par des dizaines de milliers de plaisanciers qui glissent, sans le savoir toujours, sur la dette et l’obstination d’un homme mort trop tôt pour voir son rêve prendre l’eau.

Sources : histoire-image.org | tourisme-occitanie.com

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