Quarante-sept arches de pierre plantées au milieu des champs, sans un seul filet d’eau qui les traverse jamais. Voilà ce qui reste, aujourd’hui encore, du chantier le plus démesuré et le plus tragique du règne de Louis XIV : l’aqueduc de Maintenon, en Eure-et-Loir, vestige d’un canal censé alimenter les fontaines de Versailles et qui n’a jamais vu passer la moindre goutte d’eau de l’Eure.
À retenir
- Pourquoi un roi absolu a-t-il rejeté le plan raisonnable de Vauban pour imposer un monument colossal ?
- Comment un chantier de terrassement a-t-il pu tuer plus de 10 000 hommes sans jamais être terminé ?
- Qu’est devenu ce géant de pierre abandonné qui n’a jamais vu passer une goutte d’eau ?
Sommaire
- Versailles avait soif, et Louis XIV a voulu déplacer une rivière
- Vauban contre Louvois : la dispute qui a tout fait basculer
- Trente mille hommes, dix mille morts, et une guerre qui met fin au rêve
- Ce qu’il reste aujourd’hui dans la campagne d’Eure-et-Loir
Versailles avait soif, et Louis XIV a voulu déplacer une rivière
Tout part d’un problème très concret : les jardins de Versailles, avec leurs bassins et leurs jets d’eau toujours plus nombreux, consomment plus que ce que la région peut fournir. La transformation du château de Versailles débute en 1662, et depuis que Louis XIV s’y est installé avec sa cour en 1682, la population de la ville a été multipliée par dix, tandis que les rares sources et ruisseaux alentour sont captés pour alimenter le palais et son parc. La Machine de Marly, censée pomper l’eau de la Seine, ne suffit pas à combler les besoins.
Deux projets avaient déjà échoué avant qu’on ne songe à l’Eure. Le premier, daté de 1674, sur une idée de Riquet, prévoyait de détourner les eaux de la Loire, et fut rapidement abandonné tout comme le second, de 1678, des frères Francine, fontainiers du Roi, qui envisageait de capter les eaux de l’Essonne. Dans les deux cas, la topographie a eu le dernier mot : ces rivières coulaient trop bas pour remonter jusqu’au château. Il faudra attendre les progrès de la mesure du nivellement pour trouver la solution miracle : en 1684, des études menées par La Hire sous la direction de Louvois découvrent que l’Eure est plus élevée à la hauteur de Pontgouin, à environ 80 km de Versailles, que le château d’approximativement 80 pieds, soit 27 mètres. Sur le papier, l’affaire semble jouable. Sur le terrain, elle va virer au cauchemar.
Vauban contre Louvois : la dispute qui a tout fait basculer
En février 1685, Louvois convoque le célèbre ingénieur militaire pour lui confier le chantier. Louvois fait appel à Vauban qui se fera prier avant de se rendre à Versailles, mais le ministre finira par le convoquer pour lui confier le chantier ; Vauban se met immédiatement au travail, effectue des relevés et propose une canalisation enterrée, principalement pour une raison de coûts. Sa solution technique, un « aqueduc rampant » fait de siphons en conduites métalliques suivant le relief de la vallée, s’inspirait des aqueducs romains. Raisonnable, économe, réaliste. Louvois n’en veut pas.
Le désaccord entre les deux hommes tourne autour d’un seul point : comment franchir la vallée de l’Eure près de Maintenon. Le point de discorde est constitué par le franchissement de la vallée de l’Eure à proximité du château de Maintenon, où Vauban souhaite réaliser un aqueduc rampant, un siphon en conduites métalliques qui franchirait la vallée en suivant le relief, mais Louvois lui adresse une fin de non-recevoir par courrier : « il est inutile que vous pensiez à un aqueduc rampant dont le Roi ne veut pas entendre parler ». Le Roi tranche, et il ne veut rien de moins que la magnificence. Vauban dut s’incliner et établir le dessin d’un ouvrage dont il avait désapprouvé le principe : achevées, les arcades superposées s’élèveraient à 69 mètres de hauteur, et cet aqueduc surpasserait « en magnificence tout ce que les empereurs romains ont fait dans l’étendue de plusieurs siècles ». Un caprice architectural imposé à l’ingénieur qui avait pourtant raison sur le plan technique, ce qui n’est pas un détail anodin dans cette histoire.
Trente mille hommes, dix mille morts, et une guerre qui met fin au rêve
Le canal imaginé par Vauban n’a rien d’un simple fossé : il dessine un canal de 14 mètres de large sur 2,5 mètres de profondeur, avec une pente de 15 centimètres par kilomètre, alternant sections à ciel ouvert, remblais, tunnels et siphons. Le chantier démarre au printemps 1685 avec une ampleur inédite. Trente mille hommes furent occupés au démarrage des travaux de 1685 à 1688. Soit, pour donner une idée, l’équivalent d’une ville moyenne française entière mobilisée sur un seul chantier de terrassement.
La partie la plus spectaculaire du projet, l’aqueduc destiné à enjamber la vallée de l’Eure à Maintenon, devait compter trois rangs d’arcades superposés. Seul le premier rang fut édifié, composé de 47 arcades, chacune ayant une ouverture de 13 mètres, une profondeur de 14,60 mètres et une élévation totale de 30 mètres ; le deuxième rang devait compter 195 arcades, le troisième 390, pour une hauteur totale de 72 mètres, à comparer aux 49 mètres du Pont du Gard ou aux 69 mètres des tours de Notre-Dame de Paris. Un monument voulu plus haut qu’un chef-d’œuvre romain, jamais achevé au-delà de son premier étage.
Puis le chantier a tourné au drame sanitaire. Une véritable épidémie s’abat sur les ouvriers civils et militaires, décimés par la peste et les fièvres ; malgré les renforts, il faut se résoudre en 1687 à renvoyer les troupes en garnisons, et le nombre de malades atteint jusqu’à 20 000 selon les rumeurs de Versailles. Le bilan humain restera l’un des plus lourds de tous les grands travaux du Roi-Soleil. 30 000 hommes, dont 20 000 soldats, sont réquisitionnés pour les travaux du canal, et les chiffres seront lourds de sens car 10 000 hommes périront. Le mémorialiste Saint-Simon ne s’y trompe pas : il qualifie ces travaux de « cruelle folie ».
Le coup de grâce vient de la géopolitique. Les troupes quittèrent les lieux dès le mois d’août 1688, alors que seul le premier niveau de l’aqueduc avait été construit, et repartirent vers les frontières pour affronter les armées de la ligue d’Augsbourg. Le conflit dure près de dix ans, le temps que Versailles s’habitue définitivement à manquer d’eau. Ces projets restèrent sans suite et l’ouvrage fut finalement abandonné : en 1692, le projet est définitivement enterré, l’Eure n’arrivera jamais à Versailles.
Ce qu’il reste aujourd’hui dans la campagne d’Eure-et-Loir
Trois siècles et demi plus tard, le paysage garde la mémoire de cette folie inachevée. Aujourd’hui se présentent aux promeneurs les vestiges d’un canal qui se cache, imprégné dans la mémoire du sol Eurélien, avec de nombreux ouvrages qui subsistent tout au long de son parcours, comme les écluses de Boizard près de Pontgouin. L’aqueduc lui-même a fini par se fondre dans le paysage au point de passer, aux yeux des visiteurs actuels, pour une ruine antique. Ironie de l’histoire : ce que Saint-Simon dénonçait comme un scandale royal est devenu l’un des décors romantiques les plus photographiés du département, avec une route départementale qui passe aujourd’hui tranquillement sous l’une de ses arches monumentales.
Anecdote savoureuse au passage : Madame de Maintenon elle-même, propriétaire du château voisin, n’a jamais vraiment digéré ce monument planté devant sa fenêtre. Elle réclama un dédommagement au roi, estimant que l’ouvrage lui bouchait la vue sur la vallée, une requête plutôt culottée pour un chantier qui avait coûté la vie à des milliers d’hommes. L’aqueduc, classé monument historique depuis 1875, continue aujourd’hui d’attirer randonneurs et curieux venus chercher, entre deux haies normandes, les traces d’un rêve hydraulique que même la volonté d’un roi absolu n’a pas suffi à faire couler.
Sources : livelovevoyage.com | claude.millereux.free.fr


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