Deux abeilles d’or et une poignée de pièces anciennes : voilà, très précisément, ce qui subsiste aujourd’hui d’un trésor royal qui en comptait autrefois près de trois cents. L’histoire commence par un coup de pioche malheureux à Tournai en 1653 et se termine par un casse nocturne au cœur de Paris, deux siècles plus tard. Entre les deux, un roi mérovingien oublié, un empereur des Habsbourg et Louis XIV en personne se retrouvent mêlés à l’une des plus étranges sagas patrimoniales de l’histoire de France.
À retenir
- Un maçon sourd-muet met au jour en 1653 la première tombe royale mérovingienne jamais découverte, contenant un trésor fabuleux
- Le trésor traverse l’Europe entre les mains des Habsbourg avant d’être offert à Louis XIV par l’Empereur Léopold Ier en 1665
- Un vol spectaculaire au cœur de Paris en 1831 verra les cambrioleurs jeter les derniers vestiges dans la Seine pour s’enfuir
Sommaire
- Un ouvrier sourd-muet met au jour la tombe d’un roi oublié
- De Tournai à Vienne, puis un cadeau diplomatique pour Louis XIV
- Le casse qui a englouti l’un des plus vieux trésors de la monarchie
- Ce qu’il reste, et pourquoi l’abeille a fini sur le manteau de Napoléon
Un ouvrier sourd-muet met au jour la tombe d’un roi oublié
Le 27 mai 1653, un maçon s’active à la démolition d’une maison qui longe le cimetière de l’église Saint-Brice, à Tournai, alors en territoire espagnol. Cet ouvrier, sourd-muet de naissance, s’appelle Adrien Quinquin et ameute le voisinage lorsqu’il éventre avec sa pioche la bourse royale. La nouvelle se répand vite, et pas dans le bon sens : la population se livre à un pillage acharné, jusqu’à que le chapelain de la paroisse ramène l’ordre et rassemble l’essentiel du trésor.
Ce que révèle finalement le caveau dépasse toutes les attentes. Le caveau mis au jour contient de nombreux objets précieux : une épée d’apparat, un bracelet, des bijoux d’or et d’émail cloisonné avec des grenats, des pièces d’or, une tête de taureau en or et un anneau portant l’inscription CHILDIRICI REGIS. Cet anneau change tout : il permet d’identifier sans ambiguïté le défunt. Il s’agit de Childéric Ier, roi des Francs saliens et père de Clovis, mort vers 481. Une découverte considérable, la toute première tombe royale mérovingienne jamais mise au jour, et pourtant traitée sur le moment avec la délicatesse d’un chantier de démolition ordinaire.
Parmi les débris d’or, un motif revient obsessionnellement : 300 bijoux en forme d’abeilles, en or cloisonné et grenats, rapidement dispersés. Des historiens ont longtemps hésité sur leur identité exacte, certains y voyant plutôt des mouches ou des cigales. Mais l’interprétation qui domine aujourd’hui, portée notamment par l’historien Michel Rouche, penche pour l’abeille, importée d’un symbolisme thuringien lié à la reine mère de Childéric, Basine. Un détail amusant : ce même Rouche avance que la fleur de lys, emblème par excellence de la monarchie française, ne serait rien d’autre qu’un dessin d’abeille raté par un artisan mérovingien.
De Tournai à Vienne, puis un cadeau diplomatique pour Louis XIV
Le trésor n’est pas resté longtemps en Belgique. Il fut réclamé par le fisc et envoyé à Bruxelles pour l’Archiduc Léopold-Guillaume de Habsbourg, gouverneur impérial des Pays-Bas. Jean-Jacques Chifflet, médecin et historiographe au service de l’Archiduc, étudia les pièces récupérées et publia en 1655 un ouvrage qui reste, encore aujourd’hui, la source principale sur ce que contenait réellement la tombe. Sans ce travail méticuleux, on ignorerait probablement tout de l’ampleur originelle du dépôt funéraire.
En 1656, l’archiduc quitte les Pays-Bas pour Vienne et emporte le trésor avec lui. Il mourut le 19 novembre 1662, et son neveu, Léopold Ier, empereur d’Allemagne, hérita de sa collection. C’est là qu’intervient un épisode de realpolitik assez savoureux : Louis XIV venait d’envoyer un corps d’armée pour aider l’empereur à repousser les Turcs en Hongrie, et Jean-Philippe de Schönborn, archevêque de Mayence et prince électeur du Saint-Empire, conseilla à Léopold de payer sa dette de reconnaissance au grand Roi, en lui faisant présent du tombeau de Childéric. Le roi Soleil reçoit ainsi ce cadeau royal au château de Saint-Germain, le 2 juillet 1665, et, après l’avoir admiré, le confia au Cabinet des Médailles installé au Louvre.
Mais le trésor arrivé à Paris n’est déjà plus celui découvert en 1653. Les fouilles improvisées, le pillage initial et les prélèvements successifs des Habsbourg ont fait fondre les effectifs. Lorsque le trésor fut offert à Louis XIV en 1665, il restait, outre les armes et les bijoux, 65 monnaies d’or et 27 abeilles. De trois cents abeilles à moins d’une trentaine : le trésor avait déjà perdu, en douze ans à peine, plus de 90 % de ses insectes d’or, sans qu’aucun vol spectaculaire n’en soit responsable, simplement l’usure ordinaire des mains successives.
Le casse qui a englouti l’un des plus vieux trésors de la monarchie
Le Cabinet des médailles, installé rue de Richelieu, abrite le dépôt pendant plus d’un siècle et demi sans qu’aucun inventaire précis ne soit dressé. Aucun inventaire du trésor n’ayant été dressé entre 1665 et 1831 on ne sait exactement l’ampleur de ce qui a été perdu à ce moment. Puis vient la nuit fatale. Dans la nuit du 5 au 6 novembre 1831, des voleurs s’introduisirent dans le Cabinet des Médailles. Ils y dérobèrent maints objets précieux en or, parmi lesquels se trouvait le trésor de Childéric. Le butin total avoisine les 80 kilos d’or, un magot qui aurait dû assurer une fortune aux cambrioleurs.
Mais la police se rapproche trop vite. Pris de panique, ils ne songèrent plus qu’à se débarrasser des objets qui leur restaient et qui, saisis entre leurs mains, auraient été des pièces à conviction trop compromettantes : et ils ne trouvèrent rien de mieux que de les jeter dans la Seine. Le reste du butin, lui, a déjà fini au fourneau, transformé en lingots anonymes. On ne repêche dans le fleuve que des miettes : le vol de 1831 causa cependant leur disparition ; seules deux furent retrouvées, aux côtés de quelques monnaies d’or à l’effigie d’anciens empereurs romains d’Orient.
Ce qu’il reste, et pourquoi l’abeille a fini sur le manteau de Napoléon
Aujourd’hui, ces vestiges sont conservés au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France, à Paris. L’anneau sigillaire authentique n’a jamais été retrouvé : nous ne possédons pas le véritable anneau qui été volé en 1831, et qu’on n’a pas retrouvé au pont de la Tournelle. Celui qu’on présente aujourd’hui est une reconstitution galvanoplastique, réalisée grâce à une empreinte en plâtre conservée par chance avant le vol. Sans les gravures méticuleuses de Chifflet publiées en 1655, on ignorerait même à quoi ressemblait l’essentiel de ce patrimoine disparu.
L’histoire ne s’arrête pourtant pas dans les eaux de la Seine. En 1804, lors de son sacre, Napoléon Bonaparte choisit précisément l’abeille comme emblème impérial, en écho direct à ce trésor mérovingien qu’il connaissait par les publications savantes de l’époque. Un choix qui en dit long : sept siècles après avoir orné le manteau funéraire d’un roi franc oublié, le petit insecte doré redevient symbole de pouvoir, brodé cette fois sur les habits d’un empereur qui rêvait, lui aussi, d’ancrer sa légitimité dans la plus lointaine histoire de France.
Sources : france-pittoresque.com | archeomigrationsbarbares.wordpress.com


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