Sous les vignes du Saumurois, la terre cache un secret qui n’a rien à voir avec le vin pourtant réputé de la région. Creusé patiemment dans une roche blanche et tendre, un réseau de galeries s’étend sur plusieurs kilomètres, à la manière d’une ville fantôme enfouie sous la colline. On pourrait croire qu’il s’agit simplement d’un immense chai à bouteilles, ou d’une ancienne carrière abandonnée depuis des siècles. La réalité est bien plus riche, et raconte à elle seule trois histoires différentes, empilées les unes sur les autres comme les strates de la roche qui les abrite.
À retenir
- Sous la colline de Saint-Hilaire-Saint-Florent, un réseau de galeries en tuffeau s'étend sur plus de sept kilomètres, dont certaines atteignent vingt mètres de hauteur, mais seuls cinq cents mètres sont ouverts au public.
- Ces galeries, d'abord creusées pour extraire la pierre ayant servi à bâtir des châteaux comme Chambord ou Chenonceau, appartiennent aujourd'hui à la maison Ackerman, fondée en 1811, qui y affine ses vins pétillants.
- Depuis quelques années, une partie du réseau accueille aussi des installations d'art contemporain éphémères, dans le cadre d'une résidence baptisée L'Effervescence Créative menée avec l'abbaye de Fontevraud.
Huit kilomètres de vide sous Saumur : le mystère qui intrigue avant même d’entrer
Difficile d’imaginer, en se promenant tranquillement dans les rues de Saumur, que le sol sous nos pieds est en réalité criblé de galeries souterraines s’étendant sur plus de sept kilomètres, un chiffre parfois arrondi à huit selon les estimations les plus larges du réseau complet. Ce labyrinthe n’a rien d’un simple couloir étroit : certaines galeries atteignent vingt mètres de hauteur, soit l’équivalent d’un immeuble de six étages, pour six mètres de large et une cinquantaine de mètres de long. Des proportions monumentales, taillées entièrement à la main, qui donnent le vertige lorsqu’on se retrouve au fond de ces cathédrales de pierre.
Ce vide organisé, situé sous la colline de Saint-Hilaire-Saint-Florent, commune voisine de Saumur, n’est accessible au public que sur une infime partie : environ cinq cents mètres de parcours balisé, une goutte d’eau face à l’immensité du réseau réel. Le reste demeure plongé dans une obscurité et un silence presque minéraux, où la température se maintient toute l’année autour de douze degrés, quelle que soit la saison en surface.
Le tuffeau, cette roche blanche qui a donné naissance à un monde souterrain
Pour comprendre l’existence de ce dédale, il faut remonter bien avant la naissance des galeries elles-mêmes, et s’intéresser à la matière qui les compose : le tuffeau. Cette roche calcaire tendre, d’un blanc légèrement crayeux, a longtemps servi de matériau de construction privilégié dans tout le Val de Loire. C’est elle qui a permis d’édifier les façades des célèbres châteaux de la région, de Chambord à Chenonceau, en passant par les demeures plus modestes des villages environnants.
Les galeries situées sous Saumur ont d’abord été creusées dans ce seul but : extraire la pierre, bloc après bloc, pour construire les monuments qui font aujourd’hui la renommée touristique de la vallée de la Loire. Ce n’est qu’après l’épuisement progressif de l’exploitation minière que ces immenses cavités vides ont trouvé une seconde vocation, presque par hasard. Leur microclimat naturel, frais et constamment humide, s’est révélé étonnamment propice à un usage totalement différent de celui pour lequel elles avaient été façonnées.
Ni bouteilles ni pierres : ce que cachent réellement les galeries Ackerman
C’est ici qu’intervient la véritable révélation de cette histoire souterraine : ces galeries appartiennent aujourd’hui à la maison Ackerman, fondée en 1811 par Jean-Baptiste Ackerman, et considérée comme le tout premier producteur de vins pétillants de la Loire. Pionnière de la méthode traditionnelle dans la région, la maison a fêté ses deux cents ans d’existence il y a peu, et continue d’utiliser ce vaste réseau de tuffeau comme lieu d’affinage pour ses bulles.
Mais réduire ces galeries à un simple entrepôt à bouteilles serait passer à côté de l’essentiel. Ce que ces kilomètres de roche blanche abritent réellement, ce sont trois époques superposées : celle de l’extraction minière, celle de la vinification, et désormais celle d’une reconversion culturelle inattendue. Les mêmes murs qui ont vu partir des blocs de pierre pour bâtir des châteaux, puis reposer des milliers de bouteilles de crémant, accueillent aujourd’hui un usage que personne n’aurait imaginé à l’origine.
De la cave à la galerie d’art : Saumur réinvente son sous-sol
Depuis quelques années, la maison Ackerman a fait le choix audacieux de transformer une partie de ses galeries en véritable espace d’art contemporain. En partenariat avec l’abbaye de Fontevraud, une résidence artistique permet à des créateurs de concevoir des installations monumentales et éphémères directement dans ces volumes vertigineux de tuffeau. Des artistes comme Julien Salaud, Bertrand Gadenne, Vincent Mauger, Séverine Hubard ou encore Makiko Furuichi ont ainsi investi ces cathédrales souterraines pour y déployer des œuvres pensées sur mesure, jouant avec l’obscurité, la hauteur et l’acoustique si particulière du lieu.
Cette nouvelle scénographie, baptisée L’Effervescence Créative, incarne parfaitement ce glissement progressif du lieu : de carrière à cave, puis de cave à galerie d’art, sans jamais renier son identité de départ. En cette rentrée, alors que les vendanges rythment encore la vie du vignoble saumurois en surface, c’est tout un pan de l’histoire régionale qui continue de s’écrire quelques mètres sous terre, dans une roche blanche témoin de plusieurs siècles de savoir-faire humain.
Ainsi, sous les collines paisibles de Saumur, ce ne sont ni de simples réserves de pierre ni de banals chais à vin qui occupent ces huit kilomètres de galeries, mais bien un lieu à la mémoire multiple, où l’artisanat minier, la tradition viticole et la création artistique contemporaine se croisent dans un même décor de roche blanche. Une invitation, peut-être, à regarder d’un œil neuf ce que le sous-sol de nos régions les plus familières continue de nous réserver.


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