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Il y a environ trois mois, un courtier en transport américain a vu près d’une douzaine de cargaisons de cuivre et de matériel électronique destinées à des centres de données d’intelligence artificielle disparaître pendant le transport.
Ce vol lui a coûté près de cinq millions $, estime Keith Lewis, qui travaillait pour cette entreprise.
« Les malfaiteurs sont doués en marketing. C’est tellement plus stratégique maintenant, tellement plus ciblé. Ils savent ce qui est à la mode et ce qui se vend », affirme M. Lewis, directeur des opérations chez Verisk CargoNet, une société d’évaluation des risques.
Cet incident a mis en lumière une tendance alarmante : l’essor des infrastructures d’IA entraîne une hausse spectaculaire des vols de marchandises, laissant les entreprises et, en fin de compte, les consommateurs, payer la note. En outre, les malfaiteurs ont de plus en plus recours à l’IA pour localiser et voler ces marchandises, dans une approche numérique sophistiquée.
Ciblage sélectif
L’année dernière, les pertes liées à la criminalité dans la chaîne d’approvisionnement au Canada et aux États-Unis ont augmenté de 60 %, pour atteindre près de 725 millions $ US — soit plus d’un milliard $ en devises canadiennes —, les voleurs de camions s’étant concentrés sur les cargaisons de grande valeur, selon un rapport de CargoNet.
De nombreux autres vols n’ont probablement pas été signalés, car les entreprises craignent une atteinte à leur réputation ou une augmentation de leurs primes d’assurance, selon les experts.
La valeur moyenne des vols a augmenté de 36 %, « sous l’effet d’un ciblage plus sélectif et de grande valeur par des groupes organisés », indique le rapport. Les vols de métaux ont grimpé de 77 %, alimentés en grande partie par la demande de produits en cuivre.
Cette augmentation va de pair avec une soif apparemment insatiable d’infrastructures d’IA, le cuivre étant essentiel à tout, des câbles aux systèmes de refroidissement.
« Avec l’émergence des centres de données d’IA, de nombreux composants de ces centres sont volés : serveurs, mémoire vive, cuivre. Le prix augmente parce que la demande augmente », souligne M. Lewis.
Le prix d’une cargaison de 25 tonnes de cuivre a augmenté d’environ un tiers pour atteindre plus de 300 000 $ US au cours des cinq dernières années.
Le matériel informatique et les équipements de minage de cryptomonnaies sont également apparus comme des « cibles de premier plan » pour les groupes criminels, selon le rapport de CargoNet.
Outils et tactiques
Pour s’emparer des conteneurs convoités, les malfaiteurs recourent de plus en plus à des tactiques utilisant l’IA pour exploiter les précieuses données des entreprises et générer de fausses traces écrites et des images.
« Avant, c’était plutôt du vol à l’arraché, en forçant l’ouverture d’un camion », rappelle Emily Williams, vice-présidente de l’entreprise de gestion de flottes Geotab.
Elle affirme que les malfaiteurs utilisent désormais l’IA générative pour automatiser à grande échelle l’envoi de courriels d’hameçonnage afin d’accéder aux données des entreprises de transport et aux identifiants de leurs employés. Une fois à l’intérieur d’un système, ils sont en mesure de savoir quand et où des cargaisons de grande valeur sont prévues.
Les voleurs peuvent alors se faire passer pour des transporteurs légitimes — en s’appuyant parfois sur de fausses identités numériques obtenues par des logiciels malveillants — et proposer un tarif bas pour transporter ces cargaisons lucratives.
Une technique d’escroquerie connue sous le nom de « double courtage » consiste pour les voleurs, sous le couvert d’un expéditeur en règle, à sous-traiter le vol initial à des camionneurs qui n’en savent rien.
« On leur dit : “Allez là-bas, récupérez ça, voici le bon de commande, voici la facture. “Tout a l’air légitime. Ils livrent même la marchandise », explique Jim Yarbrough, qui dirige l’équipe de renseignement mondial chez BSI Group, un cabinet de conseil en risques liés à la chaîne d’approvisionnement.
« Les entreprises perdent des marchandises dès qu’elles sortent de leurs quais de chargement, et les chauffeurs de camion repartent avec ces marchandises sans se douter qu’ils sont impliqués dans un crime de grande envergure. »
Une fois obtenue, cette cargaison coûteuse n’est que rarement revue par des yeux légitimes — jusqu’à ce qu’elle arrive dans les rayons des magasins, chez nous ou à l’étranger, son histoire illicite désormais invisible.
« Il n’y a pas de numéros de série sur une bobine de cuivre », indique M. Lewis.
En plus de pirater les données des entreprises de logistique, l’intelligence artificielle peut être utilisée pour générer de fausses commandes d’expédition, et même des photos à envoyer aux clients escroqués comme « preuve » que le chargement est en route ou comme tactique de retardement.
« Je vous envoie une photo d’un camion en panne que j’ai créée avec l’IA. J’ai un voyant “vérifier le moteur” allumé sur le tableau de bord — je l’ai créé avec l’IA. La police a arrêté mon camion — c’est une voiture de police créée avec l’IA à côté d’un camion. Je vois ça tout le temps », rapporte M. Lewis.
Ces méthodes s’inscrivent dans un schéma plus large de tactiques en ligne sophistiquées qui tournent autour de l’usurpation d’identité et coûtent des millions de dollars à l’économie, alors que la hausse du coût de la vie alimente la demande de produits volés. L’usurpation de GPS ou l’émission de faux signaux qui induisent en erreur les systèmes de suivi quant à la véritable localisation d’un colis est un exemple de vol à forte composante technologique.
Souvent, les acheteurs sont trouvés à l’avance. « La plupart de ces articles sont vendus avant même d’être volés », soutient M. Lewis.
Des coûts plus élevés
Le Canada figure parmi les douze premiers pays en matière de vols de marchandises, selon un rapport de 2025 publié par BSI Consulting et l’assureur de transport TT Club.
Le pays se classe 12e pour le nombre d’incidents de vols de marchandises dans le monde, représentant environ 1 % des incidents à l’échelle mondiale — un chiffre largement disproportionné par rapport à la taille du Canada et à sa réputation de pays sûr et peu touché par la criminalité.
Des rapports précédents de CargoNet ont révélé que la grande majorité des incidents de vols de marchandises au Canada se produisent en Ontario, principalement dans la région de Toronto.
Parallèlement, les pertes de plusieurs millions de dollars subies par les entreprises se répercutent sur le consommateur, car les coûts d’assurance et de sécurité plus élevés haussent le prix de vente au détail.
S’attaquer au problème
Pour endiguer la vague de vols de marchandises, les experts recommandent des mesures allant de l’installation de caméras dans les cabines à la mise en place de systèmes de sécurité intégrés, en passant par l’augmentation des ressources allouées aux forces de l’ordre.
« Le problème central est la fragmentation. Lorsque les flottes gèrent leurs véhicules, leurs remorques et leurs systèmes de sécurité dans des systèmes distincts, elles créent ces angles morts que les criminels recherchent », explique Mme Williams.
Une meilleure sécurité passe par des capteurs, des caméras et d’autres formes de « visibilité en temps réel » qui signalent les anomalies.
« Si un chauffeur infiltré signale un faux retard d’entretien juste pour gagner du temps, le système peut vérifier et demander le code d’erreur et les données du moteur », indique Mme Williams.
Une vérification plus rigoureuse des sous-traitants et des employés constitue une autre mesure de sécurité. Par exemple, le transporteur engagé pour acheminer d’un seul coup cette douzaine de camions chargés de cuivre et d’équipements électroniques désormais disparus écrivait sur son profil ne disposer que d’une demi-douzaine de camions — un « signal d’alarme » laissant supposer que l’entreprise est fictive, avance M. Lewis.
« Comment peut-on charger 10 ou 11 camions quand on n’en a que 6 ? Il y a quelque chose qui cloche. Nous devons nous doter de meilleures défenses. »


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