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La défaite de la France dans la guerre contre la maltraitance des enfants

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Le meurtre de Lyhanna, onze ans, ne saurait être considéré comme un crime isolé commis par un individu exceptionnellement dangereux. Avant sa mort, les autorités françaises avaient déjà reçu de sérieux avertissements concernant l’homme aujourd’hui accusé de son meurtre. Des plaintes avaient été déposées, des soupçons consignés, le risque formellement enregistré. Les institutions disposaient de tous les éléments nécessaires et sont restées inactives jusqu’à ce qu’il soit trop tard. La mort de Lyhanna met donc en lumière un État averti, qui possédait les moyens légaux d’intervenir et qui n’est intervenu que pour l’autopsie.

Les investigations préliminaires ont mis au jour toute une série de défaillances institutionnelles : des dossiers transférés avec lenteur ou au mauvais service, des informations dénuées de leur caractère urgent, des enquêtes menées sans supervision, et une responsabilité fragmentée entre les différentes juridictions. Aucun responsable n’a jamais eu besoin d’ordonner l’abandon du dossier. C’est là le point essentiel, et c’est ce qui explique l’interprétation libérale de cette tragédie comme un regrettable « dysfonctionnement » à corriger par un audit.

Une machine bureaucratique engendre l’impunité, sans qu’il n’y ait complot : chaque organe remplit sa part de responsabilité, les responsabilités se diluent jusqu’à disparaître, et la victime concrète disparaît derrière les protocoles, les compétences et les boîtes mail saturées. Chacun est partiellement responsable ; par conséquent, personne n’est vraiment responsable. Carl Schmitt l’avait déjà pressenti il ​​y a un siècle : un ordre politique qui dissout les décisions dans des procédures n’élimine pas le pouvoir, il le rend simplement incontrôlable.

Là où il n’existe aucun point souverain permettant à quelqu’un de décider, pour cette enfant, la norme se perpétue indéfiniment tandis que l’exception, une fillette en danger réel, est abandonnée à son sort. La bureaucratie qui a failli à sa mission envers Lyhanna n’est pas une déviation de l’État libéral, mais son expression la plus pure : un gouvernement par la norme sans garant, une légalité sans protection.

Le scandale s’est aggravé lorsque le gouvernement a ordonné la révision de dizaines de milliers de dossiers relatifs à des violences sexuelles sur mineurs. Quels que soient les chiffres exacts, la nécessité même d’une telle opération exceptionnelle prouve que l’échec ne peut être imputé à un seul service de police ou à un procureur négligent. Il révèle un système judiciaire submergé par l’ampleur du phénomène et structurellement incapable d’identifier les enfants qui demeurent en danger immédiat. Et le remède reproduit le mal : une immense et fragile masse de tragédies humaines est transformée en une cible administrative, à « traiter » dans un délai imparti. L’État gestionnaire ne connaît qu’une seule réponse à l’échec de la gestion : encore plus de gestion. Incapable de répondre aux victimes à temps, il découvre l’urgence lorsque sa propre image est en jeu.

Il serait tentant de parler de manque de ressources. Mais les budgets ne tombent pas du ciel ; ils révèlent les véritables priorités d’un État, quelles que soient ses déclarations. Et l’État français n’est pas faible. Il trouve des milliards pour se réarmer en vue d’une confrontation avec la Russie qui sert une stratégie atlantiste plutôt que les intérêts français ; il trouve les moyens de nourrir des ambitions expéditionnaires, d’étendre son appareil de surveillance numérique sur ses propres citoyens, de subventionner l’exportation idéologique des « valeurs européennes », etc., tout en restant impuissant face à des tribunaux aux affaires familiales sous-financés, des enquêteurs épuisés et des services de protection de l’enfance réduits à néant.

La France se comporte comme une province du bloc thalassocratique : sa souveraineté est mobilisée vers l’extérieur, pour défendre un « ordre fondé sur des règles » abstrait, tandis que l’intérieur – la sécurité des frontières terrestres, la sécurité publique, la protection des familles et la continuité générationnelle même qui constitue une nation – est géré comme un résidu. Un État véritablement souverain mesure sa force à sa capacité à protéger ses citoyens, tandis qu’un État vassal la mesure à sa contribution à ses maîtres. Lorsque Paris peut financer une guerre sur le Dniepr mais ne peut financer le magistrat qui aurait pu consulter le dossier de Lyhanna à temps, la question n’est assurément pas budgétaire. Il s’agit plutôt d’une question civilisationnelle, voire ontologique : pour servir qui l’État français existe-t-il ?

Cette contradiction révèle le vide anthropologique qui caractérise le libéralisme. La doctrine libérale ne connaît que l’individu abstrait, l’être humain vide, détenteur de droits universaux, invoqué dans chaque charte et chaque discours ministériel. Et cet individu abstrait et vide est précisément ce qu’une bureaucratie peut traiter : un numéro de dossier, une catégorie procédurale, une question de compétence territoriale.

L’enfant concret – Lyhanna, sa famille, la ville où elle est née et a grandi, membre d’une communauté et d’un peuple particuliers – n’a aucune existence dans cette ontologie ; pour la machine, elle n’est qu’un formulaire administratif fastidieux. Les sociétés traditionnelles comprenaient ce que le libéralisme a oublié : l’enfant n’est pas un atome doté de droits, mais la continuité vivante d’une lignée et d’un peuple, et sa protection n’est pas un service public parmi d’autres. Elle est la première justification de l’autorité politique en tant que telle. Protego ergo obligo. Je protège, donc j’oblige : la prétention de l’État à l’obéissance repose sur son devoir de protection, et lorsque cette protection fait défaut, la légitimité même de l’ordre politique est remise en question. Une civilisation qui proclame le caractère sacré de l’enfant dans sa rhétorique tout en l’abandonnant dans sa machinerie a inversé le rapport entre la parole et la réalité, ce qui est peut-être la définition la plus précise de la (post-)modernité libérale.

Et lorsque le dysfonctionnement est mis au jour par un cadavre, le système réagit dans le seul langage qu’il maîtrise encore : le spectacle. Les ministres rivalisent d’indignation, des plans d’urgence sont annoncés, des enquêtes lancées, une démission symbolique est prononcée… Cette démonstration de force remplace la lente et peu glorieuse restauration des institutions capables d’agir avant qu’une victime ne devienne un symbole national. La société de l’instantanéité pleure bruyamment (un jour tout au plus) et ne réforme rien.

La France n’a pas « perdu » la guerre contre la pédocriminalité comme on perd face à un ennemi supérieur. Ses institutions ne se sont jamais mobilisées pour ce combat, car le régime qui les dirige ne sait plus pour quoi il se battrait. Prévenir un nouveau drame comme celui de Lyhanna exigera bien plus qu’une rhétorique plus dure ou des audits précipités : des enquêteurs spécialisés, des tribunaux dotés de moyens suffisants, des systèmes d’information unifiés, un suivi permanent des délinquants à haut risque, une véritable responsabilisation individuelle en cas de négligence institutionnelle, etc.

Mais au fond, il faudra quelque chose que l’ordre libéral ne peut fournir de lui-même : la redécouverte de cette vérité élémentaire selon laquelle une communauté politique existe, avant tout, pour défendre sa propre continuité, et que ses enfants sont cette continuité. Un État qui sait qu’un enfant est en danger et n’intervient qu’après sa mort a rompu le pacte sur lequel repose son autorité. Sa défaite est morale, politique, ontologique et civilisationnelle, et il ne restera invaincu que dans le théâtre de ses propres discours.

Arthur Pavezzi

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