Onze mille cent mètres. C’est la profondeur que vise un chantier chinois lancé dans le désert du Taklamakan, en plein cœur du Xinjiang. Baptisé Shenditake 1, ce forage doit percer une dizaine de strates géologiques distinctes pour atteindre des roches du Crétacé, vieilles de 65 à 145 millions d’années, jamais observées directement à une telle profondeur en Asie. Un chantier titanesque, mobilisant près de 2000 tonnes d’équipement, qui doit affronter des températures dépassant les 200 degrés Celsius et des pressions supérieures à 130 mégapascals. Et pourtant, aussi impressionnant soit-il, ce trou géant ne prétend même pas au titre de forage le plus profond du monde.
À retenir
- Le forage Shenditake 1, mené par la CNPC dans le bassin du Tarim, a déjà atteint 10 910 mètres, un record pour l'Asie, avec l'objectif d'atteindre 11 100 mètres.
- Le record mondial de profondeur reste détenu par le forage soviétique de Kola (12 262 mètres, 1970-1989), que le puits chinois ne cherche pas à battre.
- L'objectif de Shenditake 1 est d'étudier des roches du Crétacé pour évaluer leur potentiel en hydrocarbures et mieux comprendre le comportement des failles sismiques profondes.
Un derrick de 90 mètres planté au milieu du bassin du Tarim
Le site choisi par la China National Petroleum Corporation (CNPC) ne doit rien au hasard. Il se trouve dans le bassin du Tarim, près du champ pétrolifère de Fuman, une zone réputée pour ses réserves d’hydrocarbures enfouies à des profondeurs extrêmes. Depuis le lancement du chantier, en 2023, l’opération a été pensée comme une course d’endurance plutôt que comme un sprint : l’objectif initial était d’atteindre les 11 100 mètres en environ 457 jours, soit un peu plus de quinze mois de forage continu.
Au printemps 2024, le puits a franchi un cap symbolique en dépassant les 10 000 mètres, une première pour un forage vertical en Chine. Depuis, la progression s’est considérablement ralentie : selon les données disponibles, il aurait fallu près de 300 jours pour parcourir les 910 derniers mètres, portant le total à 10 910 mètres, ce qui en fait déjà le forage le plus profond jamais réalisé en Asie. Un ingénieur du projet a comparé la difficulté de l’opération à celle de « manœuvrer un gros camion sur deux câbles fins », une image qui donne une idée assez juste de la précision requise pour maintenir un tube de forage stable sur une distance équivalente à plus de vingt fois la hauteur de la tour Eiffel.
Le record appartient toujours à un trou russe oublié depuis 1992
Malgré l’ampleur du chantier, la Chine ne s’attaque pas au record mondial de profondeur. Ce titre reste détenu depuis plusieurs décennies par le forage de Kola, réalisé par l’Union soviétique dans une péninsule glaciale proche de la Scandinavie. Entamé en 1970 et achevé en 1989, ce projet avait nécessité dix-neuf années de travaux pour atteindre 12 262 mètres, avant d’être abandonné au début des années 1990 faute de pouvoir aller plus loin, la roche devenant trop plastique sous l’effet de la chaleur.
Le puits chinois s’arrêtera donc plus de mille mètres en dessous de ce record, mais la comparaison s’arrête là où commence la technologie. Contrairement au forage soviétique, largement expérimental, Shenditake 1 vise un objectif industriel et scientifique précis : traverser des strates ciblées pour évaluer leur potentiel énergétique. Le chantier a déjà englouti plus de 1000 tiges de forage et usé plus de vingt mèches, un rythme de consommation qui illustre à quel point la roche, à ces profondeurs, se comporte davantage comme un adversaire que comme un simple obstacle à percer.
Ce que la roche du Crétacé pourrait révéler sur le pétrole et les séismes
Au-delà de la prouesse technique, l’intérêt du forage réside surtout dans ce qu’il pourrait rapporter à la surface. Les couches du Crétacé visées par CNPC datent d’une période où les dinosaures régnaient encore sur les continents, et leur composition intéresse autant les géologues pétroliers que les spécialistes des risques sismiques. Comprendre comment ces roches réagissent à des pressions de plus de 130 mégapascals et à des températures dépassant 200 degrés permettrait d’affiner les modèles utilisés pour repérer d’éventuelles poches d’hydrocarbures, mais aussi pour mieux cerner le comportement des failles profondes dans une région où l’activité sismique n’est pas anecdotique.
Ce type d’échantillonnage direct, à une profondeur pareille, reste extrêmement rare à l’échelle mondiale. Il offre un accès presque inédit à des roches que l’on ne connaît habituellement qu’à travers des modèles indirects ou des relevés sismiques de surface, un peu comme si l’on remplaçait enfin une photographie floue par un cliché net.
Entre prouesse technique et symbole géopolitique, ce que ce puits change vraiment
Shenditake 1 ne constitue pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une stratégie plus large d’exploration énergétique en profondeur menée par les grandes compagnies pétrolières chinoises. Sinopec, un autre poids lourd du secteur, a déjà foré 49 puits de plus de 8000 mètres dans le champ voisin de Shunbei, preuve que le Xinjiang est devenu un terrain d’expérimentation privilégié pour les techniques de forage ultra-profond.
Pour la Chine, ce chantier dépasse largement la seule question énergétique. Il s’agit aussi d’une démonstration de savoir-faire industriel, à un moment où la maîtrise des technologies extrêmes devient un argument stratégique autant que commercial. Reste à savoir si les derniers centaines de mètres, les plus lents et les plus coûteux, permettront réellement d’atteindre l’objectif fixé, ou si la roche du Crétacé imposera, comme à Kola, ses propres limites.
Ce forage rappelle, s’il en était besoin, que la conquête des profondeurs terrestres reste presque aussi exigeante que celle de l’espace, avec des conditions tout aussi hostiles à quelques kilomètres seulement sous nos pieds. Reste une question qui mérite d’être posée : jusqu’où sommes-nous réellement prêts à creuser pour comprendre ce qui se cache sous nos pieds ?


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