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L'Ukraine va-t-elle devenir le leader mondial des prothèses?

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Derrière le défi militaire, le défi médical. Les conséquences de la guerre en Ukraine se lisent aussi dans le nombre sans précédent d'amputations. Jusqu'à 100.000 soldats et civils ukrainiens seraient amputés à cause de la guerre, selon différents médias. En Ukraine, l'initiative Protez Hub vise à améliorer le quotidien des personnes amputées. Antonina Kumka, sa cofondatrice, confie à New Scientist que le nombre réel d'amputations avoisine plutôt les 24.000, pour la période entre 2021 et 2025. À titre de comparaison, 12.000 soldats britanniques ont été amputés lors de la Seconde Guerre mondiale. Kiev est donc confronté à un large défi, qu'elle est en train de relever grâce à une nuée de nouvelles cliniques, start-ups et laboratoires de recherche.

Avant l'invasion de la Crimée par la Russie en 2014, l'industrie de la prothèse ukrainienne était embryonnaire. Le gouvernement ne remboursait que 600 euros par membre amputé. Aujourd'hui, les soldats reçoivent près de 90.000 euros par prothèse. Ils peuvent se faire opérer auprès des meilleures cliniques privées du pays, voire à l'étranger. Quand la technologie s'use, ils perçoivent à nouveau une indemnisation. Les civils bénéficient du même mécanisme, bien que le remboursement soit un peu moins généreux. Mécanisme qui va coûter «des milliards et des milliards et des milliards d'euros» longtemps après la guerre, selon Antonina Kumka.

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Ancien docteur, Dima Gazda fait partie de ceux qui ont profité de ces investissements pour lancer son entreprise, Esper, en 2020. Il a mis au point une technologie de capteurs pour prothèses avant même l'invasion à large échelle de l'Ukraine. Quand la guerre s'est intensifiée, Dima Gazda s'est lancé dans la fabrication de prothèses pour les soldats blessés. «Le marché ukrainien des prothèses est indéniablement marqué par la guerre, affirme-t-il. Et nous aussi, en tant qu'entreprise.»

Véritable symbole de l'ébullition industrielle, Esper emploie désormais soixante-cinq personnes qui développent des prothèses robotiques avancées. La «main Esper» possède six moteurs contrôlés par des capteurs, dont 150 des 250 composants sont fabriqués en Ukraine. Elle résiste à l'eau, soulève jusqu'à 35 kilos et se répare facilement grâce à sa modularité. Dima Gazda est fier d'équiper plus de 600 soldats d'une main Esper, dont un tireur d'élite qui s'estime meilleur grâce à cette main sans pouls.

D'autres entreprises ont vu le jour. Allbionics, basée à Kiev, fabrique une main électronique en 3D. La jeune pousse Syla, elle, conçoit une prothèse de genou dopée à l'intelligence artificielle. Ces dernières années, des centres de traitement spécialisés dans les prothèses ont essaimé sur le territoire ukrainien.

Un business florissant, parfois corrompu

Ces acteurs repoussent les frontières de ce que l'on croyait possible. Mais le tableau n'est pas tout rose. «Les prothèses et les amputations sont un business très lucratif en ce moment», concède Antonina Kunka, qui accuse certains de prioriser le marketing aux soins. Des cliniques fraudent en posant des prothèses bas de gamme qu'elles facturent au prix fort. Des œuvres de charité demandent à la fois des dons à l'étranger et des remboursements du gouvernement. «Il y a de la corruption, mais c'est une question de survie, souligne Yakov Gradinar, directeur médical de la Protez Foundation. La situation s'améliore de jour en jour.»

L'économie de la médecine en temps de guerre a aussi ses contradictions. L'entreprise allemande Ottobock fournit beaucoup de prothèses à Kiev, tout en vendant ouvertement à la Russie. Par ailleurs, les Ukrainiens se voient aussi poser des prothèses avant qu'elles ne soient testées, en dehors de tout cadre éthique. «Il y a tellement d’entreprises différentes qui se rendent en Ukraine avec leurs solutions loin d’être parfaites et qui tentent d’utiliser les Ukrainiens comme cobayes, déplore Antonina Kumka. Elles ne passeraient jamais les contrôles des comités d’éthique dans d’autres pays.»

Le pays doit également composer avec une «pénurie de soignants correctement formés», explique Alex Dickinson, ingénieur prothésiste à l'université de Southampton, au Royaume-Uni. De nombreux rendez-vous chez plusieurs professionnels de santé sont nécessaires pour la pose et le suivi d'une prothèse. À long terme, il faut aussi remplacer les membres artificiels usés au bout de deux à cinq ans. «Ce dont les amputés ont besoin, c'est donc d'une prise en charge à vie.»

Le monde a de nombreuses leçons à tirer de l'expérience ukrainienne. Le pays a déjà montré sa capacité à s'inventer dans le secteur des drones militaires. D'abord empêtrée dans des chaînes d'approvisionnement politiquement problématiques, l'Ukraine est devenue une experte reconnue qui abreuve de son savoir ses alliés européens et américains. Son industrie des prothèses connaîtra-t-elle le même destin? Le fait qu'Esper ait établi son nouveau siège à New York pourrait en être un signe.

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