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Dans son livre Shade, le journaliste environnemental américain Sam Bloch s’intéresse à l’ombre comme ressource naturelle sous différents angles, de l’histoire à la science en passant par le design des villes et la justice sociale.
Le livre est paru le 22 juillet dernier au sud de la frontière, durant un autre de ces étés de plus en plus suffocants. Si le moment de parution était propice côté saison, il ne l’était certainement pas côté gouvernement américain en place, ce qui peut en partie expliquer que l’ouvrage n’ait pas eu toute l’attention qu’il mérite.
Il faut dire que l’ombre n’est pas un sujet populaire comme le soleil peut l’être. Dans la tête de bien des gens, malgré certains risques, dont celui non négligeable du cancer de la peau, le soleil évoque encore et toujours piscine, bronzage, mer, voyage, alors que l’ombre évoque le louche, sinon l’ennui.
Sam Bloch a beau nous rappeler que l’ombre a quelque chose de doux sous un arbre, il reconnaît qu’elle a souvent mauvaise presse. Lorsque quelque chose est douteux ou semble criminel, c’est shady, l’ombre sous un pont, l’ombre d’un pont d’étagement, l’ombre d’une ruelle sombre.
Ce n’est toutefois pas qu’une affaire de choix de mots, de clichés ou de symboles, c’en est aussi une de décisions. Bloch donne l’exemple de la police de Los Angeles qui souhaite que des arbres soient enlevés afin de pouvoir mieux voir les alentours durant son travail. Rues, trottoirs, parcs et cours d’école doivent-ils rester dénudés pour faciliter la vie des conducteurs et des policiers ? demande le journaliste.
C’est en observant une scène du quotidien qu’il a eu l’idée d’écrire sur l’ombre. Toujours à Los Angeles, il a remarqué des gens attendant l’autobus durant de longues minutes sous un soleil intense faute de pouvoir se rafraîchir un peu sur un banc à l’ombre, sous un arbre ou dans un abribus.
Bloch nous rappelle que la chaleur extrême pose des questions de santé publique et de justice sociale et qu’elle tue chaque année davantage que les inondations, les ouragans et les tornades réunis. Il ajoute que ces décès sont souvent passés sous silence, peut-être parce que le danger est invisible. Or, puisque la chaleur extrême fait désormais partie de la vie partout sur la planète, ne faudra-t-il pas construire des bâtiments en tenant davantage compte de ce que permet l’ombre et organiser des lieux comme des déplacements en fonction de la fraîcheur qu’elle peut procurer ?
La climatisation nous a fait oublier l’ombre. Mais la réalité de la chaleur trop intense nous rattrape, d’autant plus que la climatisation ne peut pas tout faire pour tous à tout moment.
Depuis un certain temps, on parle de la canopée comme source d’ombre pour faire échec à des îlots de chaleur. Une ville ou un espace donné offre une variété d’autres sources d’ombre. Celles que procurent bâtiments, auvents, toiles, portiques, porches, ramadas, ruelles, échafauds, abribus, tentes, et j’en passe.
Nous avons tous déjà ressenti les bienfaits que l’ombre procure, dont le rafraîchissement. Comme le dit Bloch, en plus d’être doux pour les yeux, l’ombre apaise les sens et améliore instantanément l’humeur. Le plaisir qui vient notamment de l’ombre s’appelle « alliesthésie », un terme inventé par le neuroscientifique Michel Cabanac, un chercheur ayant longtemps enseigné à l’Université Laval et que Bloch cite.
En période de chaleur extrême, l’ombre ne règle certes pas tout, mais elle permet de faire baisser de quelques degrés une chaleur difficile à supporter. On parle de bain de forêt, ne devrait-on pas parler également de bain d’ombre ?
Shade me fait penser à Ordures !, ce journal de l’éboueur Simon Paré-Poupart qui nous sensibilise à un aspect de notre quotidien qu’on ne voit pas. Chacun à sa manière, Paré-Poupart et Bloch nous font percevoir la réalité autrement, ce qui devient une nécessité dans un monde aux défis multiples, où le virtuel s’empare trop de notre quotidien et de nous.
L’été dernier, je marchais sur le trottoir d’une rue commerciale de Montréal lorsque j’ai vu un petit attroupement. Plus je me rapprochais, plus je voyais, entouré des siens, un grand jeune homme étendu sur le trottoir, visiblement affecté par la chaleur trop intense. Or, la scène se passait sous les puissants rayons d’un soleil de début d’après-midi, un soleil brûlant jusqu’au trottoir.
Pour nous protéger du soleil, nous n’en sommes plus uniquement au chapeau et à la crème solaire. Nous devons revoir nos habitudes, les villes tout autant, et penser à d’autres solutions, dont l’ombre comme îlot de fraîcheur fait partie, pour nous aider à passer à travers des étés de plus en plus difficiles à vivre. Le livre Shade de Sam Bloch est un bon point de départ pour nos réflexions individuelles et collectives en ce sens.


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