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Peu avant Noël, le ministre fédéral des Ressources naturelles, Tim Hodgson, s’est livré à une série d’entrevues médiatiques visant à promouvoir le protocole d’accord entre Ottawa et l’Alberta sur la construction d’un nouvel oléoduc vers la côte ouest du pays. Entretien après entretien, M. Hodgson a évoqué la publication de la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis pour souligner l’urgence pour le Canada de réduire sa dépendance économique vis-à-vis de son voisin du Sud, notamment en créant de nouveaux débouchés pour les ressources énergétiques canadiennes vers l’Asie. Comme quoi l’ombre de Donald Trump devient drôlement utile au gouvernement de Mark Carney.
Le document déposé le 4 décembre par le gouvernement de M. Trump a semé la consternation dans les sphères diplomatiques en raison de son affirmation en faveur du rétablissement de la domination américaine dans l’hémisphère ouest. On y lit que le gouvernement entend « réaffirmer et appliquer » la doctrine Monroe du XIXe siècle en chassant d’autres pouvoirs de son hémisphère. Sans aller aussi loin que certains commentateurs, pour qui la stratégie américaine constitue un prélude à une invasion du Canada et au contrôle de nos ressources naturelles, M. Hodgson a sonné l’alarme sur les possibles conséquences de cette stratégie pour ce pays.
« La doctrine Monroe, nous savons ce que cela veut dire. C’est comme la destinée manifeste de l’Amérique. Qu’est-ce que la destinée manifeste ? C’est la croyance voulant que les États-Unis soient destinés à régner sur les Amériques, a-t-il affirmé dans une entrevue à La Presse. Le Canada doit être à la hauteur du défi du moment. Nous devrons rester unis, et nous devrons bâtir un Canada plus sûr, plus souverain et plus indépendant dans nos relations avec les États-Unis. »
Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a réagi aux propos de M. Hodgson, un ancien collègue de Mark Carney chez Goldman Sachs et à la Banque du Canada, en les qualifiant de « commentaires d’un intime du premier ministre qui a gagné l’élection en jouant sur la peur de cette fantaisie du 51e État ». Il s’agit d’une référence à des affirmations répétées par M. Trump, au début de 2025, selon lesquelles le Canada devrait se joindre aux États-Unis. « On recommence à miser sur la peur pour essayer de préserver un mandat affaibli par les échecs répétés, a dit M. Blanchet. Ça ne marchera pas au Québec. »
Dans la foulée de l’intervention militaire américaine qui a mené à l’arrestation du président vénézuélien, Nicolás Maduro, les Québécois seront-ils plus sensibles aux arguments de M. Hodgson et de son patron ? Au Canada anglais, des voix s’élèvent déjà en faveur de la mise en œuvre accélérée du protocole d’accord entre Ottawa et l’Alberta. Pour certains, l’invasion américaine constitue une preuve flagrante que la stratégie de sécurité nationale de M. Trump n’est pas faite que de mots sur papier ; le président américain aurait des visées sur les ressources naturelles de tout l’hémisphère ouest. En l’occurrence, selon eux, les Canadiens doivent resserrer les rangs derrière leur gouvernement — fédéral, bien entendu.
Il est un peu tôt pour tirer des conclusions sur les implications de l’intervention américaine au Venezuela pour la souveraineté d’autres pays de l’hémisphère ouest, dont le Canada. L’opération n’en est qu’à ses débuts et rien ne garantit son succès étant donné la présence des groupes paramilitaires et des gangs armés qui font toujours la loi dans les rues de Caracas. Mais une chose semble déjà claire : M. Trump veut s’approprier le pétrole vénézuélien pour faire baisser les prix à la pompe chez lui. Les États-Unis ont beau être le plus grand producteur de pétrole au monde, le pays consomme toujours beaucoup plus de pétrole qu’il n’en produit. L’écart est d’environ sept millions de barils par jour. Il est comblé par les importations, dont 4,4 millions de barils de pétrole canadien.
Le Venezuela — dont de vastes pans de l’industrie pétrolière sont tombés en désuétude sous l’emprise de M. Maduro, faute d’investissements — produit actuellement environ 900 000 barils d’or noir par jour. Plus des trois quarts sont vendus à la Chine. Le réacheminement de pétrole lourd vénézuélien vers des raffineries américaines situées sur la côte du golfe du Mexique aurait pour effet de déplacer le pétrole canadien, en plus de mettre de la pression sur les prix que les producteurs albertains obtiennent aux États-Unis. À plus long terme, la remise à neuf de l’industrie pétrolière vénézuélienne grâce à des investissements des compagnies pétrolières américaines, dont les représentants ont rencontré M. Trump vendredi à la Maison-Blanche pour discuter de cette question, forcerait les producteurs canadiens à se tourner davantage vers l’Asie pour vendre leur pétrole.
Une baisse du prix mondial du pétrole en raison d’une augmentation de la production vénézuélienne compliquerait certes la construction d’un nouvel oléoduc vers la côte ouest du pays. Mais à Ottawa comme à Edmonton, on ne remet plus en question la nécessité d’une telle initiative. Quoi qu’en disent ses critiques, l’industrie pétrolière demeure une vache à lait pour les gouvernements fédéral et albertain. L’industrie a généré près de 180 milliards en revenus en 2025, selon l’Association canadienne des producteurs pétroliers, dont des dizaines de milliards de dollars en redevances et en impôts. Sans parler des 150 000 emplois directs, avec des salaires bien au-dessus de la moyenne, et 300 000 emplois indirects.
Gageons que M. Carney glissera un mot sur le pétrole canadien au président Xi Jinping lors de leur rencontre en Chine, la semaine prochaine, d’autant plus que son pays risque d’être bientôt privé entièrement du pétrole vénézuélien par M. Trump. Comme quoi, l’ombre de ce dernier s’étend partout.


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