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L’océan Indien a un fond couvert d’un millier de dents de requins : ce qui les a rassemblées au même endroit n’est ni un courant ni une épave

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Un chalut remonté des profondeurs abyssales, au large des îles Cocos, a livré une découverte que peu d’océanographes auraient anticipée : près d’un millier de dents de requins entassées sur un même tronçon du plancher océanique, à plus de 5 000 mètres sous la surface. Cette collection de dents de requins provient de ce que les chercheurs ont surnommé le « cimetière des requins », récupérée à des profondeurs de plus de 5 000 mètres sur la plaine abyssale des Cocos. Ni un naufrage antique ni un puissant courant marin n’ont façonné ce site. La véritable explication tient à un phénomène bien plus lent et bien plus discret : l’accumulation géologique.

À retenir

  • Mille dents de requins découvertes à 5000 mètres de profondeur : pourquoi ce regroupement défie les attentes des scientifiques
  • Des fossiles de mégalodon côtoient des dents de requins modernes : comment 22 millions d’années se compressent en une seule couche
  • Un seul requin peut perdre des dizaines de milliers de dents : la clé pour comprendre cette accumulation spectaculaire

Sommaire

  1. Un site qui traverse 22 millions d’années d’histoire
  2. Ni courant, ni épave : le vrai responsable
  3. Pourquoi ce cimetière compte pour la science

Un site qui traverse 22 millions d’années d’histoire

Le responsable de l’expédition a désigné comme découverte la plus marquante ces mille dents de requins remontées lors du dernier coup de chalut sur la plaine abyssale des Cocos, couvrant plus de 22 millions d’années d’évolution. Vingt-deux millions d’années, c’est une plage temporelle qui englobe l’apparition et la disparition d’espèces entières. Sur ce fond marin reposent côte à côte des dents appartenant à des lignées qui n’ont jamais nagé dans les mêmes eaux, séparées par des millions d’années d’évolution mais réunies au même endroit, dans la même couche de sédiment.

Le lot comprenait des dents de grands requins blancs, de requins-taupes bleus, de requins tigres et même des fossiles de mégalodon, ce prédateur préhistorique disparu. Le mégalodon, souvent présenté comme le plus grand requin ayant jamais existé, s’est éteint il y a plusieurs millions d’années. Retrouver ses dents à quelques centimètres de celles d’un requin blanc contemporain, sur une même parcelle de fond marin, illustre à quel point les échelles de temps se télescopent dans ces environnements abyssaux.

Ni courant, ni épave : le vrai responsable

La tentation est grande d’imaginer un courant océanique charriant des dents depuis des zones lointaines, ou une épave ancienne servant de piège à sédiments. Rien de tout cela. Sur ce site, les chercheurs ont aussi trouvé des nodules polymétalliques, des concentrations de manganèse, jusque dans les dents elles-mêmes. Ces nodules ne se forment pas en quelques années. Leur simple présence signale une chose : le fond marin à cette profondeur reçoit des sédiments à un rythme d’une lenteur extrême, si faible que des objets déposés à des millions d’années d’intervalle finissent par se retrouver quasiment superposés, presque intacts, sur la même surface.

Ce mécanisme n’a rien d’un accident isolé. Lors d’une précédente exploration du même secteur, en 2022, une équipe de la CSIRO, l’agence scientifique nationale australienne, avait déjà mis la main sur plusieurs centaines de dents similaires. Les chercheurs n’étaient pas entièrement certains de la raison pour laquelle autant de dents s’étaient accumulées à cet endroit, mais ils ne pensaient pas que des centaines de requins y étaient morts. La réponse la plus probable ne tient pas à une hécatombe, mais à la biologie même des requins. Contrairement aux humains, les requins disposent d’un stock de dents inépuisable, remplacées en continu, un peu comme sur un tapis roulant. Un seul animal peut ainsi perdre des dizaines de milliers de dents au cours de sa vie. Multipliez ce chiffre par des millions d’années et par une population entière de prédateurs qui ont fréquenté ces eaux, et vous obtenez, à la surface d’un fond où presque rien ne bouge, une strate dense de vestiges dentaires accumulés génération après génération.

Pourquoi ce cimetière compte pour la science

La découverte ne se limite pas à une curiosité paléontologique. Elle s’inscrit dans une campagne plus large ayant permis d’identifier près de 150 nouvelles espèces marines dans une région encore largement inexplorée. L’océan Indien représente environ un cinquième de la surface océanique mondiale, avec 90 % de ses eaux dépassant 1 000 mètres de profondeur, mais sa biodiversité abyssale reste relativement peu étudiée comparée à celle du Pacifique et de l’Atlantique. Chaque campagne comme celle-ci comble donc un vide de connaissance considérable sur des écosystèmes que l’on commence à peine à cartographier.

Il y a aussi un enjeu plus concret. Les nodules polymétalliques retrouvés sur ce site, très recherchés pour l’exploitation minière en eaux profondes, entrent dans la fabrication de batteries de véhicules électriques, d’éoliennes et d’autres technologies liées aux énergies renouvelables. Le même fond marin qui a préservé un millier de dents de requins pendant des millions d’années abrite ainsi des ressources minérales convoitées par l’industrie, un paradoxe qui place ces zones abyssales au carrefour de la recherche fondamentale et des appétits économiques.

Ce cimetière abyssal n’a pas fini de livrer ses secrets. D’autres expéditions sont déjà en cours ailleurs, notamment dans le Coral Sea Marine Park au large du nord-est australien, où un navire allemand cartographie actuellement des structures sous-marines comparables. Chaque nouveau coup de chalut dans ces profondeurs rappelle une évidence trop souvent oubliée : l’essentiel de la surface de notre planète reste, à ce jour, moins bien connu que la face cachée de la Lune.

Sources : futura-sciences.com | 20min.ch | 1stdibs.com

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