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L’Islande a perdu 99 % de ses forêts depuis 874 : ce qui les a fait disparaître tenait dans les cales des drakkars

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Imaginez un instant l’Islande recouverte de forêts denses, où l’on pourrait marcher des heures à l’ombre des bouleaux sans jamais apercevoir les champs de lave qui font aujourd’hui sa réputation. Cette image, aussi improbable soit-elle pour quiconque a déjà visité ce pays de roche et de mousse, correspond pourtant à une réalité historique bien documentée. En l’espace de quelques générations seulement, un paysage boisé a cédé la place à une terre presque nue, et les responsables de cette transformation radicale ne sont ni le climat ni un cataclysme naturel, mais bien les premiers colons venus s’installer sur l’île à bord de leurs drakkars.

À retenir

  • À l'arrivée des Vikings vers 874, les forêts de bouleaux couvraient entre 25 et 40 % de l'Islande, contre seulement 1 % aujourd'hui pour cette essence.
  • Le défrichement combiné au surpâturage intensif des moutons importés, empêchant la régénération des jeunes pousses, a détruit les forêts en à peine un siècle.
  • La disparition de la couverture végétale a provoqué une érosion massive des sols et une désertification, illustrée par le site lunaire de Hafnarsandur, malgré des efforts de reboisement engagés depuis les années 1950.

Une île verte avant l’arrivée des drakkars

Quand les Vikings ont posé le pied en Islande vers 874, ils n’ont pas découvert le paysage volcanique et minéral que les touristes connaissent aujourd’hui. L’île qui s’offrait à eux était nettement plus chaude, tapissée de forêts de bouleaux et traversée par des rivières regorgeant de truites. Un véritable eldorado pour des marins venus de Scandinavie, habitués à des conditions bien plus rudes.

Selon les études menées par l’Institut des forêts islandais, ces forêts primitives couvraient entre 25 et 40 % du territoire national à l’époque de la colonisation. Il ne s’agissait pas de futaies majestueuses comparables aux forêts continentales : les arbres, essentiellement des bouleaux, restaient de taille modeste, formant des fourrés touffus plutôt que de hautes canopées. Mais leur présence massive, en particulier près des côtes où s’installaient les premiers colons, façonnait un écosystème radicalement différent de celui que l’on associe aujourd’hui à l’Islande.

Des moutons plus destructeurs que n’importe quelle hache

La légende voudrait que ce soit uniquement la hache des bûcherons vikings qui ait eu raison des forêts islandaises. La réalité est plus nuancée, et c’est justement ce qui rend cette histoire si instructive. Certes, les colons ont abattu des arbres pour construire leurs habitations et alimenter leurs foyers, une nécessité vitale sous ces latitudes. Mais c’est surtout le pâturage intensif qui a porté le coup fatal aux jeunes pousses de bouleaux.

En important des moutons pour subvenir à leurs besoins, les colons ont introduit un prédateur redoutable pour la régénération forestière. Contrairement à un arbre coupé qui peut repousser depuis sa souche, un jeune plant broûté année après année n’a tout simplement aucune chance de survivre. En l’espace d’à peine un siècle, cette combinaison de défrichement et de surpâturage a suffi à transformer des forêts entières en pâturages à moutons. Les données scientifiques sont sans appel : la couverture forestière de bouleaux est passée de 25 % à seulement 1 % du territoire depuis l’arrivée de l’homme, il y a de cela 1 100 ans environ.

Adalsteinn Sigurgeirsson, directeur adjoint du Service forestier islandais, résume cette hécatombe écologique en une formule sans appel : « Nous avons perdu 97 % des forêts d’origine depuis 1 000 ans ». Un chiffre qui donne le vertige quand on sait que l’Islande est aujourd’hui considérée comme le pays le moins boisé d’Europe, avec une couverture forestière estimée à seulement 0,5 % du territoire d’après un rapport publié par l’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation en 2015.

Quand la terre elle-même s’envole

La disparition des arbres n’a pas seulement modifié le paysage visuel de l’île : elle a déclenché une réaction en chaîne bien plus grave. Sans racines pour retenir le sol ni feuillage pour freiner le vent et absorber l’humidité, la terre islandaise s’est retrouvée totalement exposée aux éléments. Le résultat ne s’est pas fait attendre : une érosion massive a progressivement grignoté les sols, entraînant une désertification étendue, un phénomène d’autant plus paradoxal que l’Islande se situe à une latitude très septentrionale, loin des déserts habituels de la planète.

L’exemple le plus frappant de cette dégradation se trouve à Hafnarsandur, dans le sud-ouest du pays. Cette zone de 6 000 hectares, composée de basalte noir et de sable volcanique, ressemble davantage à un paysage lunaire qu’à une terre islandaise typique. Les autorités locales ont d’ailleurs confié au Service forestier islandais la mission de transformer ce site en forêt, le qualifiant elles-mêmes comme « l’un des pires exemples d’érosion du sol en Islande sur terrain bas ». Un symbole assez éloquent de ce qu’il advient d’un territoire lorsqu’on lui retire sa couverture végétale sur une trop longue période.

L’Islande face à un pari vieux de mille ans

Face à ce constat, les Islandais n’ont pas attendu le tournant du siècle pour agir. Dès les années 1950, des campagnes de reboisement ont été lancées, puis considérablement renforcées à partir des années 1990. Ces efforts ont permis à certains paysages rocheux de retrouver progressivement une partie de leur verdure perdue, preuve qu’il est possible d’inverser, au moins localement, une tendance vieille de plus d’un millénaire.

Mais reconstituer une forêt n’a rien d’une opération rapide, encore moins sous ce climat particulier. L’Islande reste soumise à des vents forts et à des températures froides qui freinent naturellement la croissance des végétaux. À cela s’ajoute un sol appauvri en azote après des siècles d’érosion, un élément pourtant essentiel au développement des jeunes arbres. Résultat : chaque hectare regagné représente des décennies de patience et d’efforts continus, bien loin de la rapidité avec laquelle les forêts originelles avaient disparu.

Cette histoire islandaise résonne aujourd’hui comme un avertissement autant que comme une leçon d’espoir. Elle rappelle qu’un écosystème forestier, aussi étendu soit-il, peut s’effondrer en quelques générations sous l’effet combiné du défrichement et du surpâturage, sans qu’aucune catastrophe spectaculaire ne soit nécessaire. Mais elle montre aussi qu’une volonté collective, même tardive, peut commencer à réparer les dégâts. Reste à savoir si les efforts actuels suffiront un jour à redonner à l’Islande ne serait-ce qu’une fraction de ses forêts d’antan, ou si les cicatrices laissées par mille ans d’exploitation resteront durablement gravées dans son paysage.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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