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L’indépendance, défi inachevé du Congo

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Une opinion du Prof. Freddy R. Kaniki, Congolais

Derrière les symboles nationaux — drapeau, hymne, frontières — persiste une interrogation fondamentale : celle de la cohésion réelle d'un peuple, socle d'une nation.

Dans le cas du Congo, l'indépendance, proclamée comme rupture historique avec l'hégémonie extérieure, n'a pas pu nous souder comme nation ni créer une identité nationale.

Si le pays a accédé à la souveraineté politique, les fractures sociales, culturelles et identitaires continuent de fragiliser son tissu national et de faire obstacle à son développement. La diversité, pourtant richesse indéniable, se transforme parfois en facteur de division, alimentée par la méfiance et des récits hérités de conflits anciens.

Le Congo ne manque ni ressources, ni cultures, encore moins de potentiels humains. Mais l'absence d'une énergie de cohésion stable empêche ces atouts de devenir une force transformatrice. Au fil des années, des classifications arbitraires ont été entretenues, enfermant les individus dans des identités figées et hiérarchisées. Cette fragmentation a nourri des cycles de violence, souvent transmis de génération en génération.

Des destins profondément meurtris

Derrière cette réalité nationale se dessinent des destins individuels et collectifs profondément meurtris. En septembre 1996, à Kamanyola, mon père et mes trois frères ont été arrachés à la vie, non pour des actes qu'ils auraient commis, mais en raison de leur identité de Tutsi Banyamulenge. Dans la même région, plusieurs autres victimes ont péri sous l'épée de la haine. Cette spirale de violence n'a épargné aucune tribu. Les Banyamulenge, Babembe, Bafuliro, Banyindu, Babuyu y sont tous passés. Cette tragédie dépasse largement les frontières du Sud-Kivu. En Ituri, les affrontements entre Lendu et Hema ont laissé des blessures profondes. Aux abords de Kinshasa, les violences opposant Teke et Yaka témoignent d'une même logique destructrice. Quoique prenant l'apparence des conflits intercommunautaires, l'épée destructrice s'est des fois retrouvée entre les mains d'un gouvernement.

Ces exemples ne sont que la partie visible d'un mal plus profond qui dessine l'histoire contemporaine de notre pays.

Pourtant, certains témoignages refusent de céder à la haine. Ils appellent plutôt à une compréhension lucide des dérives passées afin d'éviter leur répétition. En effet, lorsque la haine devient un outil politique, la société se désintègre. La parole publique peut alors devenir un vecteur de division, transformant la mémoire collective en combustible alimentant de nouveaux conflits.

Lumumba: icône de l'indépendance congolaise au parcours fulgurant et tragique

Face à ce constat, une autre voie s'impose : celle de la transformation.

La mémoire ne doit pas être une source infinie de ressentiment, mais un instrument d'apprentissage. Les drames du passé, loin d'exiger leur répétition, appellent à une reconstruction du présent. Ce processus exige un courage particulier. Il ne s'agit pas seulement de dénoncer, mais de reconstruire.

Il est évident que bâtir la tolérance est plus complexe que nourrir la colère. Il incombe alors au leadership d'apaiser les blessures afin qu'elles ne deviennent des programmes politiques.

La tolérance, souvent perçue comme une faiblesse, apparaît ici comme une discipline exigeante. Elle ne suppose ni oubli, ni négation des faits. La justice relève des institutions ; le pardon, lui, appartient à la conscience individuelle, qui doit s'élargir à la conscience collective. Et s'il ne modifie pas le passé, il peut cependant infléchir l'avenir en empêchant la reproduction des violences.

Dans une région marquée par des décennies de conflits, cette réflexion prend une dimension urgente. Beaucoup d'enfants grandissent encore dans des récits où l'autre est perçu comme une menace, un ennemi à éliminer. Ces enfants grandissent en percevant le voisin comme l'obstacle entre eux et le bonheur. Dans ces conditions, l'espoir de construction d'une véritable nation unifiée demeure fragile.

Une nation ne peut émerger durablement de groupes en compétition permanente ; elle repose sur un système intégré où les différences deviennent des ressources et la diversité une richesse.

Repenser le vivre-ensemble

Pour espérer une stabilité politique ou institutionnelle au Congo, il est impératif de repenser la notion d'identité nationale et le vivre-ensemble. Cette reconstruction du Congo devra être aussi cognitive, sociale et morale. La stabilité politique et la solidification des institutions ne peuvent être possibles que si elles sont bâties sur ces valeurs. Cela implique de repenser la mémoire collective comme responsabilité, la diversité comme pacte républicain et la science comme outil au service du bien commun.

Un effort intentionnel de regarder dans la direction de ce que nous avons en commun s'impose.

Se focaliser exclusivement sur nos différences tend à occulter les expériences humaines communes ainsi que les aspirations collectives qui nous rassemblent malgré la diversité des caractéristiques qui nous distinguent. Au fond, nous partageons des besoins et des désirs fondamentaux de joie, d'amour, d'acceptation, de sécurité et d'appartenance.

Ces dimensions universelles de l'expérience humaine transcendent les frontières culturelles, ethniques et géographiques. Elles constituent ainsi un socle commun à l'ensemble des mortels.

L'expérience acquise au cours de ma carrière de professionnel de santé illustre concrètement la portée de ces valeurs dans la pratique quotidienne. En effet, lorsqu'un patient requiert une transfusion sanguine ou une transplantation d'organe, les considérations d'ordre religieux, ethnique et racial sont totalement dénuées de pertinence.

Qu'il s'agisse d'un sunnite ou d'un chiite, d'un Tutsi ou d'un Hutu, d'un Bantou ou d'un Pygmée, ou d'une personne de peau blanche, noire ou asiatique, seuls comptent les critères médicaux d'histocompatibilité.

Le Congo s'est assoupi pour défier le pouvoir de Félix Tshisekedi

Cette réalité met en évidence le caractère fondamentalement universel de la condition humaine et constitue une démonstration éloquente que les êtres humains partagent une communauté de désirs et de conditions qui transcende leurs différences apparentes.

Elle constitue ainsi une preuve tangible que ce qui nous rapproche est, en définitive, bien plus fondamental que ce qui nous sépare.

Des valeurs cardinales telles que la compassion, l'empathie et le sens de la communauté tendent à s'effacer sous l'effet des divisions et des antagonismes grandissants qui traversent désormais toutes les sphères de la vie sociale, depuis les relations interpersonnelles jusqu'aux institutions qui régissent nos sociétés.

Cette dérive inquiétante ébranle les fondements mêmes de notre humanité et menace l'idéal de coexistence harmonieuse auquel nous avons longtemps aspiré avec ferveur.

La réconciliation comme nécessité

Dans ce contexte, la réconciliation apparaît comme une nécessité méthodique. Elle commence par un geste simple mais exigeant : accepter de dialoguer sans nier la souffrance de l'autre. Elle progresse lorsque chaque groupe reconnaît que la douleur n'est pas exclusive. Et elle devient possible quand toutes les vies humaines jouissent de la même considération, à la même hauteur.

C'est un appel qui s'adresse à l'ensemble des forces vives du pays : responsables politiques, autorités traditionnelles, leaders religieux, scientifiques et acteurs de la vie en société. Refuser l'héritage de la haine, c'est refuser de transmettre aux générations futures une vision du monde fondée sur la peur.

L'histoire jugera non seulement les injustices dénoncées, mais aussi celles qui auront été évitées. Le défi est donc clair : transformer une mémoire lourde en levier d'unité, et non en frontière.

Peut-être alors le Congo pourra-t-il atteindre une indépendance pleine et entière, vécue et non seulement proclamée. Une indépendance où les blessures se cicatrisent, où les mémoires se réconcilient, et où la nation cesse d'être une abstraction, mais plutôt une réalité partagée.


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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