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Chaque matin, chaussures de course aux pieds, l’infirmière Donna-Sue Kernohan parcourt les étages du Centre hospitalier universitaire (CHU) général juif, à Montréal. Sa mission, c’est de faire le tour des unités de soins pour trouver des patients qui peuvent poursuivre leur hospitalisation à la maison.
Ces patients ne sont ni tirés d'affaire ni prêts à recevoir leur congé. Ils souffrent de problèmes de santé aigus – comme des poussées d'insuffisance cardiaque congestive ou des infections pulmonaires sévères – nécessitant habituellement l’occupation prolongée d’un lit d’hôpital.
Pourtant, c’est dans leur salon qu’ils vont poursuivre leur guérison.
Le concept d’hôpital à domicile du CHU général juif est né en 2022, alors qu’une cinquième vague de COVID-19 menaçait de faire fermer le bloc opératoire. Notre PDG nous a appelés un vendredi à 14 h et nous a dit : "J’aimerais qu’on essaie de mettre en place un hôpital à domicile d’ici lundi", se souvient Erin Cook, alors directrice de l’innovation pour l’établissement.
Pendant le week-end, environ 70 personnes ont travaillé 16 heures par jour. Le lundi, nous avons testé les processus et, le mardi, nous avons admis le premier patient.

Erin Cook, PDG-adjointe du CHU général juif de Montréal, a mis en place le programme d'hospitalisation à domicile.
Photo : Radio-Canada
Quatre ans plus tard, le programme s’est étendu à une quarantaine de pathologies.
Pour le moment, le programme avance à pas prudents. Au quotidien, c'est entre 10 et un maximum de 20 patients qui sont pris en charge à domicile simultanément.
Si on regarde la réalité actuelle, la population vieillit et nous n'avons pas plus d'espace dans les hôpitaux ou les centres d'hébergement, souligne Erin Cook, aujourd’hui PDG adjointe de Santé Québec Centre-Ouest-de-l'Île-de-Montréal. Il faut commencer à réfléchir aux façons de transformer notre modèle de soins.
Un reportage de Dominique Forget et de Sylvie Mallard à ce sujet sera présenté à l'émission Découverte diffusée sur ICI Télé dimanche à 18 h 30.
La technologie au service du suivi continu
Pour être admissible au programme, le patient doit résider à moins de 50 kilomètres de l’hôpital. Cette limite géographique assure qu’en cas d’urgence, il puisse y revenir dans un délai suffisamment court.
On a une entente avec Urgences-santé, explique le cardiologue Lawrence Rudski, directeur du Centre cardiaque Azrieli et pionnier de l’hospitalisation à domicile. Le patient a une carte VIP. Il peut être ici en 30 minutes au besoin.
Avant que les patients ne quittent l’hôpital, l’infirmière Donna-Sue Kernohan leur enseigne comment prendre leurs signes vitaux.
Ils partent à la maison avec le matériel médical approprié.
Parfois, il s’agit d’un bon vieux thermomètre ou d’un tensiomètre. D’autres fois, des capteurs électroniques sont nécessaires, comme des timbres adhésifs sans fil qu’on applique sur le thorax. Ils transmettent, en direct, le rythme cardiaque, la température ou la saturation en oxygène à l’équipe soignante.
Une tablette numérique complète le dispositif. Elle permet au patient de se connecter aux rendez-vous quotidiens prévus avec l’infirmière ou le médecin.
La distance créée par l’écran donne parfois au patient le courage de nous dire des choses qu'il ne nous aurait peut-être pas dites s'il s'était senti vulnérable dans un lit d’hôpital, constate la pneumologue Nathalie Saad, assignée au suivi de patients à distance.

La pneumologue Nathalie Saad suit des patients à distance.
Photo : Radio-Canada
Durant l’hospitalisation à la maison, une infirmière du CLSC effectue les prises de sang, puis un coursier transporte les échantillons au laboratoire de l'hôpital.
Si le CLSC ne peut pas offrir le service, on va faire venir le patient à notre centre de prélèvement, explique Donna-Sue Kernohan, qui croit tellement au programme qu’elle a accepté de sortir de sa retraite pour reprendre du service au CHU général juif.
Si le patient a besoin d’un scan, d’une biopsie ou de n’importe quel autre test, un chauffeur va aller le chercher et l'amener à l’hôpital, le temps de passer l’examen.
Des risques et des bénéfices
Le cardiologue Lawrence Rudski convient que certains de ses collègues ont eu du mal à adhérer au programme.
Nous, les médecins, on n’aime pas prendre de risques, admet-il. On a tendance à se concentrer sur ce qui pourrait mal tourner. On aime être au chevet du malade et tout contrôler. Mais il faut aussi penser aux bénéfices pour le patient.

Le cardiologue Lawrence Rudski est l'un des pionniers de l'hospitalisation à domicile.
Photo : Radio-Canada
Ces bénéfices sont nombreux.
Le patient dort mieux dans son propre lit et mange avec plus d’appétit lorsqu’il est à la maison. Selon des sondages effectués par le CHU général juif auprès de patients qui ont bénéficié du programme, la grande majorité estime se rétablir plus rapidement quand ils sont à la maison.
C’est le cas de Jacques Zrihen, un patient rencontré à l’unité de cardiologie. Il était hospitalisé à la maison avant qu’une complication ne le force à revenir à l’hôpital.
À la maison, je prenais mes signes vitaux et, ensuite, j’étais libre, témoigne-t-il. J’avais ma femme à côté de moi, j’avais mes habitudes. Ici, je dois attendre, je suis coincé.

Jacques Zrihen était hospitalisé à la maison jusqu'à ce que son état se dégrade.
Photo : Radio-Canada
Ce modèle repose sur un pilier essentiel : l'implication des proches.
Quand on propose le programme, on s'adresse au patient, mais aussi à l'aidant naturel, souligne le Dr Rudski. On doit s'assurer qu’ils sont sur la même longueur d'onde. Il faut être réaliste et honnête avec eux. Leur participation est strictement volontaire.
Selon le cardiologue, la plupart des gens acceptent de participer.
Un virage pancanadien qui prend de l’ampleur
Si le CHU général juif fait figure de pionnier au Québec, le mouvement de l’hospitalisation à domicile est en pleine expansion à l’échelle du Canada.
À Calgary, la Dre Michelle Grinman a implanté ce modèle de soin dès 2018, en se basant sur les résultats d’initiatives américaines.
Il faut briser les barrières et cesser de voir l’hôpital comme le seul endroit où recevoir des soins aigus, a déclaré la Dre Grinman lors d’une conférence pancanadienne sur l'hôpital à domicile tenue au printemps dernier, au CHU général juif, à Montréal. Dans certains cas, c’est plus sécuritaire d’être à l’extérieur des murs.

La médecin Michelle Grinman a lancé un programme d'hospitalisation à domicile à Calgary, dès 2018.
Photo : Radio-Canada
L’hospitalisation à domicile est particulièrement bénéfique pour les personnes âgées. Elles perdent 5 % de leur masse musculaire chaque jour passé dans un lit d’hôpital, fait valoir la Dre Grinman.
Face aux résultats constatés en Alberta et au CHU général juif, le gouvernement québécois a injecté des fonds pour lancer d’autres projets d’hospitalisation à domicile, notamment dans le Grand Montréal et dans la région de la Capitale-Nationale.
Je crois sincèrement que, si on arrive à déployer ce type de programme à l'échelle du Québec, ça pourrait aider à désengorger les hôpitaux, entrevoit Erin Cook.


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