Imaginez une seule et même colonie d’insectes qui commence sur les plages atlantiques de la péninsule ibérique et se termine près des lacs italiens, sans jamais rencontrer la moindre hostilité entre ses habitants. Pas de guerre de clans, pas de combat pour un bout de terrain, aucune escarmouche aux frontières. Rien de tout cela ne devrait exister chez les fourmis, des insectes réputés pour défendre férocement chaque centimètre carré de leur territoire face à leurs congénères venus d’ailleurs. Pourtant, cette anomalie biologique existe bel et bien en Europe, et elle porte un nom scientifique : la fourmi d’Argentine. Ce qui rend cette histoire fascinante, ce n’est pas seulement sa taille vertigineuse, mais le mécanisme presque invisible qui permet à des millions d’individus, séparés par des milliers de kilomètres, de se reconnaître comme des membres d’une même famille.
À retenir
- Une supercolonie de fourmis d’Argentine s’étend sur environ 6 000 km, de l’Espagne au nord de l’Italie, sans conflit interne entre nids.
- La cohésion repose sur des hydrocarbures cuticulaires quasi identiques entre individus, créant une signature chimique commune qui empêche la reconnaissance des autres colonies comme des intruses.
- Cette uniformité chimique, absente dans l’aire d’origine sud-américaine où l’espèce est agressive et génétiquement diverse, favoriserait le caractère invasif de la fourmi en Europe, Californie et Japon.
Six mille kilomètres sans frontières ni guerre de territoire
Au début des années 2000, une équipe de chercheurs suisses a mis au jour un phénomène qui allait bouleverser la compréhension des comportements sociaux chez les insectes. En testant la réaction de fourmis d’Argentine prélevées dans différentes régions du sud de l’Europe, les scientifiques s’attendaient à observer des affrontements, comme c’est habituellement le cas lorsque deux colonies se rencontrent. Au lieu de cela, ils ont constaté que des ouvrières originaires de nids séparés par des centaines, voire des milliers de kilomètres, se toléraient parfaitement, sans la moindre once d’agressivité. Cette supercolonie s’étend le long des côtes méditerranéennes et atlantiques, depuis l’Espagne jusqu’au nord de l’Italie, sur une distance estimée à environ 6 000 kilomètres.
Pour mesurer l’ampleur de cette anomalie, il faut se rappeler que chez la grande majorité des espèces de fourmis, la territorialité est une règle absolue. Deux colonies voisines, même issues de la même espèce, se livrent généralement une bataille sans merci dès qu’elles se croisent. Ici, rien de tel : les scientifiques utilisent des tests d’agressivité, en confrontant des ouvrières issues de nids différents, pour cartographier les limites de cette structure géante. Et les résultats sont sans appel : sur des milliers de kilomètres, l’entente règne.
La carapace qui ment : une odeur plutôt qu’une famille
Si aucune reine ne dirige cette immense colonie, et qu’aucun nid central n’en assure la cohésion, alors qu’est-ce qui empêche cette structure de se déchirer en mille morceaux rivaux ? La réponse se trouve à la surface même du corps de chaque fourmi. Toutes les fourmis portent sur leur cuticule, cette carapace externe qui recouvre leur corps, des molécules appelées hydrocarbures cuticulaires. Chez la plupart des espèces, ce profil chimique agit comme une véritable carte d’identité olfactive : il permet à chaque individu de reconnaître, au contact d’une antenne, si l’ouvrière croisée appartient à sa colonie ou s’il s’agit d’une intruse à chasser.
Chez la fourmi d’Argentine installée en Europe, ce système d’identification n’a pas disparu, mais il s’est en quelque sorte détraqué. Les hydrocarbures présents sur la cuticule des ouvrières sont devenus quasiment identiques, quel que soit le nid d’origine. Résultat : deux fourmis issues de colonies distantes de plusieurs centaines de kilomètres échangent le même signal chimique, et se comportent donc comme si elles étaient sœurs. Ce n’est ni un lien de parenté réel, ni une coordination consciente, mais une simple similarité de signature moléculaire qui suffit à désamorcer toute agressivité.
Des expériences ont par ailleurs montré que le régime alimentaire influence directement ce profil chimique. En clair, ce que mangent les fourmis modifie subtilement leur odeur corporelle, ce qui peut renforcer ou, à l’inverse, fragiliser cette reconnaissance mutuelle entre colonies éloignées.
Argentine, Californie, Japon : le même mot de passe chimique
Le plus troublant dans cette histoire, c’est que cette uniformité chimique ne se limite pas au continent européen. Des populations de fourmis d’Argentine installées en Californie ou au Japon présentent une signature d’hydrocarbures cuticulaires étonnamment proche de celle observée en Europe. Autrement dit, des fourmis séparées par des océans entiers, sur des continents différents, semblent porter le même mot de passe chimique, celui qui leur permet de ne pas se considérer comme des étrangères.
Ce constat s’oppose radicalement à ce qui se passe dans l’aire d’origine de l’espèce, en Amérique du Sud. Là-bas, la fourmi d’Argentine ne forme généralement pas de vastes colonies unifiées et se montre au contraire agressive envers les individus issus d’autres nids, un comportement bien plus conforme à ce que l’on observe chez la majorité des espèces de fourmis. Les populations indigènes présentent également une diversité génétique nettement plus importante que celle des populations introduites, plus uniformes sur le plan chimique. Ce comportement d’unicolonialité, où toutes les ouvrières se tolèrent entre elles, semble donc apparaître surtout une fois l’espèce transplantée hors de son environnement naturel, un peu comme si l’exil avait uniformisé son identité collective.
Cette uniformité n’est cependant pas totale. Les chercheurs ont identifié des frontières chimiques nettes entre certaines supercolonies, par exemple entre la supercolonie principale et une supercolonie voisine implantée en Catalogne. De part et d’autre de cette limite invisible, les fourmis redeviennent hostiles, preuve que le système de reconnaissance chimique reste actif et capable de tracer des lignes de démarcation, même au sein d’une même espèce envahissante.
Ce que cette super-colonie change dans notre regard sur les fourmis
Cette découverte oblige à repenser certaines idées reçues sur l’organisation sociale des insectes. On imagine souvent une colonie de fourmis comme une unité familiale soudée autour d’une reine unique, dont l’autorité et la parenté génétique assurent la cohésion du groupe. Le cas de la fourmi d’Argentine montre qu’un tel modèle n’est pas universel : ici, ce n’est ni la parenté, ni une quelconque hiérarchie qui maintient l’unité, mais une simple coïncidence chimique, probablement issue d’un goulot d’étranglement génétique survenu lors de l’introduction de l’espèce hors de son continent d’origine.
Cette réalité explique aussi pourquoi la fourmi d’Argentine est considérée comme l’une des espèces invasives les plus problématiques au monde. En ne se combattant jamais entre elles, ces fourmis économisent une énergie considérable, qu’elles peuvent alors consacrer entièrement à la compétition contre les autres espèces, qu’il s’agisse d’insectes locaux ou de petits invertébrés. Cette absence de conflit interne, couplée à une expansion démographique fulgurante, en fait une redoutable concurrente pour les écosystèmes qu’elle colonise, en Europe comme sur d’autres continents.
Derrière cette histoire de molécules et de carapaces se cache donc une question plus vaste : jusqu’où une simple ressemblance chimique peut-elle remplacer les liens du sang pour construire une société stable ? La fourmi d’Argentine, avec sa fourmilière tentaculaire de 6 000 kilomètres, apporte une réponse aussi élégante que dérangeante, et invite à observer différemment ces insectes que l’on croise, bien souvent sans y prêter attention, au détour d’un trottoir ou d’un jardin.
Source : Le Temps


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