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Cette création vient couronner une année particulièrement « exigeante », et féconde, pour Marie Brassard. La saison 2025-2026 aura en effet vu le lancement de son premier long métrage, Le train, et la reprise anniversaire de l’envoûtant Jimmy, créature de rêve, le spectacle solo qui a inauguré son œuvre. Une forme scénique qui fait donc « partie » de la créatrice et interprète depuis 25 ans. « Pour moi, c’est toujours comme une sorte de repère, d’espace où je me retrouve, où j’arrive à renouer profondément avec les raisons pour lesquelles j’aime faire du théâtre. Et c’est comme si je revenais à l’essentiel. »
Son premier solo depuis Violence, en 2021, L’éther tire sa source d’expériences vécues ces dernières années avec des amis âgés, notamment la disparition d’une « personne très chère, qui travaillait avec moi ». « C’est presque inévitable que, lorsqu’on fait un solo, on puise beaucoup dans notre vie personnelle. Et depuis la pandémie, on a le sentiment que le monde nous a secoués un peu. Tout ce qui est en train d’arriver sur la planète, que ce soit sur le plan écologique ou politique, je pense que ça nous affecte tous. Et avec l’âge, il y a de plus en plus de gens qui meurent autour de nous, ou qui sont malades, qui vieillissent. »
Le spectacle dessine donc « une réflexion sur la mort, sur le vieillissement et sur notre existence — des obsessions qui reviennent dans mon travail, toujours traitées d’une façon différente ». Il n’a pourtant rien de macabre, assure-t-elle. « C’est un mélange de fiction et d’histoires personnelles filtrées que je raconte très simplement. » Pour l’artiste, il est ardu de parler d’une création avant sa présentation. « Je ne peux pas la raconter, parce que ce que j’ai à dire va être sur scène, avec toutes les composantes amalgamées ensemble. Mais je persiste à croire que l’acte de création prend naissance dans notre inconscient. Je me suis laissée plonger dans un magma d’idées et de choses que j’avais envie de relater. Et depuis quelques semaines, je commence à tirer le fil d’une histoire simple, profonde je pense, et honnête. J’essaie d’être le plus intègre possible. »
Le solo traite aussi du miracle de notre existence. « Il y a quelques années, j’ai travaillé sur un projet pour lequel j’ai lu des témoignages d’astronautes, qui décrivaient leurs sensations en regardant la Terre, vue du ciel. » Un choc, une prise de conscience baptisée « effet de vue d’ensemble » (ou overview effect). « Parce que notre existence est improbable. C’est presque une impossibilité qu’on existe, dans toute la noirceur de l’univers. C’est encore un mystère. » La créatrice a été aussi très inspirée par l’émerveillement de ces voyageurs spatiaux lors de leur retour sur notre planète. « Leur sentiment de bonheur très simple à respirer l’air, à regarder les feuilles bouger dans le vent, ça nous ramène à quelque chose de très élémentaire. »
Marie Brassard était ravie lorsqu’elle a trouvé son titre, un élément qui peut renvoyer à de multiples significations. Il servait autrefois de gaz anesthésiant pour les opérations. « Et il y a très longtemps, on imaginait qu’au-delà de l’atmosphère que l’on connaît, il y avait cet espace appelé l’éther, où il y avait une sorte de circulation des ondes sonores. On imaginait aussi que la lumière circulait comme des ondes. Alors j’ai exploré ce mot un peu de toutes les façons possibles. » Spirituelle, poétique.
Chers disparus
L’éther dresse ultimement un hommage aux êtres que Marie Brassard a aimés et qui ne sont plus là. « C’est un appel aussi à tous de penser aux personnes qui sont mortes. Moi, j’ai réfléchi beaucoup durant cette création à toutes celles que j’ai connues, soit qui ont travaillé avec moi ou qui m’ont aidée à développer ma pratique, mais aussi à des membres de ma famille, des amis. Tout à coup, ils partent, et on se dit que le monde ne sera plus jamais le même. Mais en même temps, ce n’est pas un acte de tristesse. On sait qu’on va mourir aussi. » Et le trépas des proches ne laisse pas nécessairement que du vide. « Moi, je continue d’imaginer les gens que j’ai connus. Ils continuent à vivre dans mes pensées. »
Les chers disparus célébrés sont également des êtres qu’elle n’a pas connus et ne connaîtra jamais : des artistes admirés. La metteuse en scène cite le cinéaste David Lynch, mort l’an dernier. « Cela fait un grand chagrin, parce que ce sont des individus qui colorent le monde d’une façon tellement étonnante et unique. C’est si important. Mais Lynch a laissé un grand héritage au monde. C’est merveilleux qu’on puisse revisiter ses œuvres, qui sont si inspirantes, avec une telle liberté d’esprit. Moi, j’admire ça énormément. Et je tiens à continuer le travail que je fais dans ce sens-là. »
Brassard s’estime « assez privilégiée » à cette période de sa carrière. « J’ai fait beaucoup de choses. Je peux encore continuer à créer, j’ai beaucoup d’idées, je suis entourée d’artistes que j’aime, je suis bien soutenue. Mais je trouve qu’avec cette chance vient aussi un devoir : d’être audacieuse et d’embrasser le risque. Ce ne sont pas juste des paroles en l’air. Quand on travaille dans le risque, ça peut être très angoissant — et très réjouissant. Ce qui fait que nos vies sont un peu des montagnes russes. Mais je pense que c’est une responsabilité, en tant qu’artiste, de ne pas adhérer à la première chose facile. Je dis souvent le mot “libre”. Pour moi, c’est extrêmement important, la liberté. Et de se l’accorder à soi-même, malgré la peur. »
Expérience sonore
Loin d’être seule pour créer ce solo, Marie Brassard a réuni des collaborateurs de longue date, une « sorte de famille » de concepteurs chéris : Antonin Sorel (scénographie), Frédéric Auger (sonorisation), Mikko Hynninen (éclairages)… Et le musicien Alexander MacSween, qui a créé la trame et la conception sonores, va partager la scène avec elle. « D’une certaine façon, c’est un duo. Il joue live. »
Les deux artistes ont traversé des semaines d’exploration sonore et musicale. « Je veux que, pour le spectateur, ce soit très englobant, qu’il vive également une expérience sonore, explique la créatrice. C’est un peu un spectacle musical, aussi. J’aime que le son soit au premier plan, au même titre que le texte. Et d’avoir ma voix amplifiée me permet, à mon sens, d’établir une relation plus intime et proche avec les spectateurs. »
Brassard, qui expérimente avec des processeurs de son et avec la modification vocale depuis son tout premier solo onirique, désirait aller encore plus loin dans L’éther. « Les textes ont été écrits presque en osmose avec la musique. Tout s’est construit ensemble. La sonorisation et le traitement de la voix sont issus de nos improvisations. C’est un travail à la fois très technique et inspirant. On a vraiment développé une sorte de partition musicale. J’ai voulu aussi pousser plus loin le travail d’interprétation, avec celui de la voix, du son et de la musique. Et pour moi, de jouer avec un micro et des oreillettes, où je m’entends un peu comme si j’étais dans ma tête, c’est une expérience physique extrêmement agréable. Je m’amuse. Et j’essaie justement de ne pas oublier que la représentation théâtrale est aussi un jeu. »
Marie Brassard vit ici sa huitième création au FTA. Mettre au monde un spectacle dans ce contexte particulier s’avère à la fois exaltant et périlleux. « Depuis plusieurs mois, toute ma vie est articulée autour de ce projet, je vis à un autre rythme. Et c’est un long travail de gestation, de réflexion, de construction et de déconstruction. Un travail très lent qu’on ne peut pas pousser, si on veut que nous apparaissent des choses étonnantes et intéressantes. S’aventurer dans un territoire risqué, c’est très exigeant, émotionnellement, intellectuellement, physiquement. Et de présenter le fruit de ce travail pour la première fois dans le cadre d’un festival, ça ajoute un peu à la peur, mais également à l’excitation, parce que c’est une fête, un événement. Moi ça me stimule beaucoup. »
L’éther


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