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«L’esprit critique» littérature: la solitude du professeur et le sang de Jennifer

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Une reconstitution à la fois criminelle et individuelle prenant la forme d’une tragicomédie ; un récit à haute teneur autobiographique sur ses années d’enseignant signé par un romancier chevronné ; et les fils d’histoires étouffantes qui se tissent dans une île de l’archipel des Hébrides extérieures, au large de l’Écosse.

On discute aujourd’hui dans « L’esprit critique » de l’ouvrage de Lucie Rico intitulé Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? que publient les éditions P.O.L ; de La solitude des professeurs est infinie que fait paraître Yannick Haenel aux éditions Gallimard ; et enfin de John, fils de John, le nouveau roman de Douglas Stuart, qui s’était fait remarquer avec son premier texte intitulé Shuggie Bain voilà cinq ans.

« Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?  »

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? est le titre du nouveau roman de Lucie Rico, publié chez P.O.L, comme ses deux précédents ouvrages, Le Chant du poulet sous vide et GPS. De même que l’autrice, la narratrice, Jennifer, donc, est née à Perpignan, avant d’en partir pour Paris, où elle retranscrit des comptes rendus de plans de licenciement.

« Trois ans après mon renvoi, j’avais trouvé ce travail, comme si la vie me proposait une répétition générale permanente », écrit Lucie Rico, dans ce texte au ton tragicomique. Mais il s’avère que, soudainement, la touche « point » de son clavier refuse de répondre, rendant non seulement son métier impossible, mais annonçant un dysfonctionnement général et la nécessité de poursuivre des phrases et des mémoires laissés en suspens.

Le problème de ce clavier qui avale les lettres n’est en effet pas une panne, mais un diagnostic de ce qui ne « s’achève plus » chez la narratrice.

Pour se reconstituer elle-même, et reconstituer les souvenirs de mercredis passés chez son grand-père, celle-ci décide donc, poussée par un amant avocat, de suivre une procédure habituellement réservée aux affaires criminelles : reconstituer au plus proche – meubles, papier peint, odeur – l’appartement de son grand-père pour savoir ce qui lui est vraiment arrivé lorsqu’elle était une enfant de 8 ans. Il s’agit bien pour elle « d’habiter son enfance », ainsi qu’elle l’écrit à un moment du livre.

© Mediapart

« La solitude des professeurs est infinie »

« À bout de nerfs et trempé de sueur : ainsi commença ma vie de prof », écrit Yannick Haenel dans les premières pages de son nouveau livre dans lequel il revient sur son début de carrière comme enseignant de lettres dans différents établissements de la banlieue parisienne.

Ce livre s’intitule La solitude des professeurs est infinie et est publié, comme les précédents, aux éditions Gallimard. Il se trouve sur la dernière liste retenue par le jury Goncourt.

Après la description de sa première rentrée comme stagiaire et d’une année qui s’écoule jusqu’à une fête de fin d’année virant à la catastrophe, Yannick Haenel raconte dans un roman qui est d’abord un récit autobiographique (puisqu’il dit se reconnaître « dans la matière de ce roman dont [il a] vécu chaque détail ») à la fois sa vie amoureuse et ses neuf années de prof qui composent dans la mémoire du narrateur « une séquence unique, opaque et continuelle, dont il [lui] est impossible de retrouver la chronologie ».

Même si Yannick Haenel écrit que la phrase qui donne son titre à son nouveau roman était un mantra qu’il se récitait déjà, tout jeune enseignant, il y a plusieurs décennies, dans le RER le menant à son collège de banlieue, elle sonne différemment à nos oreilles depuis la décapitation de Samuel Paty et l’assassinat de Dominique Bernard à l’ombre desquels ce livre est rédigé.

« “Pas de vagues”, écrit-il en effet. Cette phrase transperce chaque année les salles de profs des collèges et des lycées en France ; elle continuera à les transpercer tant qu’un chef d’établissement étouffera sous le poids de la hiérarchie les problèmes qui affectent notre travail, qui le rendent impossible et finalement nous tuent. C’est ainsi, des dizaines d’années plus tard, que Samuel Paty est mort : personne n’a voulu réagir quand on l’a menacé. »

Mélange étrange entre Le Cercle des poètes disparus et Les Territoires perdus de la République ou ode au métier d’enseignant ? Parabole politique ou récit avant tout personnel ? Quoi qu’il en soit, écrit Yannick Haenel : « J’avais besoin, j’ai toujours besoin de me croire dans un roman : si l’on ne conçoit pas sa vie comme une fiction, existe-t-on vraiment ? »

© Mediapart

« John, fils de John »

Nous avions évoqué dans un des premiers podcasts de « L’esprit critique » consacrés à la littérature, en en disant beaucoup de bien, Shuggie Bain, le premier roman de Douglas Stuart, qui avait été récompensé par le Booker Prize en 2020 et prenait pour décor le Glasgow pauvre des années 1980 dans lequel se profilait l’ombre des politiques décrétées par Margaret Thatcher.

Douglas Stuart revient en cette rentrée avec un nouveau livre, également publié chez Globe et également traduit de l’anglais, plus précisément de l’écossais, par Charles Bonnot, intitulé John, fils de John.

Il y est, comme dans Shuggie Bain, question de la relation tumultueuse entre un parent et un enfant et d’une petite communauté où l’argent est aussi rare que les difficultés de la vie sont nombreuses.

Mais le roman prend cette fois place non dans un quartier pauvre de Glasgow, mais sur l’île de Harris, dans l’archipel des Hébrides extérieures, au nord-ouest de l’Écosse. Une île qui ne vivait quasiment que de pêche et d’une petite activité textile avant que le tourisme et les résidences secondaires n’arrivent. Et une île où Dieu règne encore en maître, comme les hommes sur les femmes et les pères sur leurs enfants, dans le cadre d’une opposition existentielle entre les « îliens » et les « terriens ».

« Elle avait les pieds violet foie de veau. Voilà ce que lui avait dit son père avant de raccrocher » : ainsi s’ouvre ce texte, sur un de ces échanges entre le fils de John et son père qui, nous explique d’emblée le narrateur, « n’avait jamais été un grand bavard. Leurs coups de fil ressemblaient donc à un échange avec une hotline ».

Le roman commence lorsque le fils de John, Cal, revient sur l’île après quatre années à étudier à Édimbourg, sans un sou ni perspective d’emploi, mais en ayant la possibilité de vivre son homosexualité tenue secrète dans le milieu traditionnel dont il est issu. 

© Mediapart

Avec :

  • Youness Bousenna, qui chronique l’actualité littéraire pour Télérama ;
  • Blandine Rinkel, écrivaine, musicienne et critique ;
  • Lise Wajeman, professeur de littérature qui chronique l’actualité littéraire pour Mediapart.

 « L’esprit critique » est un podcast enregistré aujourd’hui par Étienne Bottini et réalisé comme chaque semaine par les équipes de Gong.

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