Le 5 novembre 1978, l’Autriche a dit non à sa propre centrale nucléaire, entièrement construite et prête à tourner, par un écart de 30 068 voix. Le réacteur de Zwentendorf, achevé sur les rives du Danube, n’a jamais produit le moindre kilowattheure. Aucun défaut technique, aucun accident : un scrutin national, remporté par le « non » à 50,47 % contre 49,53 %, a suffi à figer pour toujours cette installation industrielle qui trônait, terminée, à quelques dizaines de kilomètres de Vienne.
À retenir
- Une centrale complètement construite et carburant prêt, gelée à 50,47% des voix
- Le scrutin le plus serré de l’histoire autrichienne pour une question énergétique décisive
- Reconvertie en école sans risque radiologique : un paradoxe qui fascine les experts
Sommaire
- Un chantier titanesque arrêté à quelques mètres du démarrage
- Un vote joué à une poignée de bulletins
- Une centrale devenue salle de classe grandeur nature
Un chantier titanesque arrêté à quelques mètres du démarrage
Tout commence en avril 1972, quand l’Autriche décide de suivre ses voisins européens dans l’aventure atomique. Le projet prévoit un réacteur à eau bouillante d’une puissance électrique de 730 mégawatts, conçu par le géant allemand Siemens, un choix technologique éprouvé outre-Rhin. Le chantier s’étale sur six ans, mobilise des centaines d’ouvriers et d’ingénieurs, et s’achève dans les temps.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est le degré d’avancement du projet au moment où tout bascule. On ne parle pas d’un site à moitié bâti qu’on aurait abandonné faute de budget. Le réacteur avait même déjà reçu son carburant : les premiers crayons de combustible avaient déjà été livrés et auraient été prêts à être insérés pour que les opérations puissent enfin commencer. Zwentendorf n’était pas un projet sur le papier. C’était une usine à électricité, clé en main, à quelques semaines de son premier kilowattheure.
Le climat politique de l’époque explique en partie pourquoi ce dossier a fini dans les urnes plutôt que dans les mains des seuls ingénieurs. Face à l’émergence des contestations écologistes et étudiantes, le chancelier social-démocrate Bruno Kreisky choisit d’organiser un référendum populaire, le gouvernement défendant l’infrastructure au nom de la souveraineté électrique après la crise pétrolière. Le pari, pensé comme une formalité destinée à clore le débat, va se retourner contre lui.
Un vote joué à une poignée de bulletins
Le scrutin a lieu par un dimanche de novembre. Le scrutin a lieu le 5 novembre 1978, et le résultat tient du thriller électoral : avec une participation de 64,12 %, le « Non » l’emporte par seulement 30 068 voix, soit 50,47 % contre 49,53 %. Rapporté à l’échelle d’une élection nationale, l’écart est dérisoire, presque anecdotique. Il a pourtant suffi à sceller définitivement le sort d’un chantier achevé depuis des mois et d’un investissement colossal.
La décision ne s’est pas arrêtée à Zwentendorf. Le 5 novembre 1978, le peuple autrichien se prononçait par voie référendaire contre l’utilisation à des fins civiles de l’énergie nucléaire, excluant de facto la mise en service de la seule des trois centrales nucléaires programmées en Autriche déjà construite. Quelques semaines plus tard, le Parlement autrichien verrouille juridiquement ce choix populaire. Ce vote suivi, dès décembre 1978, par l’adoption au parlement de l’Atomsperrgesetz (loi contre l’usage de l’énergie nucléaire), préfigurait un refus durable et incontesté du nucléaire en Autriche. Les historiens de l’énergie s’accordent à voir dans ce texte l’un des verrous législatifs les plus rigides d’Europe en la matière : depuis, aucune centrale destinée à produire de l’électricité n’est jamais entrée en service sur le sol autrichien.
Les experts du secteur discutent encore de la portée exacte de ce référendum sur les politiques énergétiques voisines. Certains observateurs de l’antinucléaire y voient un précédent direct pour d’autres pays européens ayant, dans la foulée, organisé leurs propres consultations sur l’atome civil.
Une centrale devenue salle de classe grandeur nature
Que fait-on d’un réacteur flambant neuf qu’on ne peut jamais allumer ? L’Autriche n’a ni démoli ni abandonné le bâtiment à la rouille. La société énergétique EVN AG a fini par racheter le site en 2005, et une reconversion s’est mise en place progressivement dans les années qui ont suivi, transformant l’ancienne centrale en centre de formation.
L’atout de Zwentendorf tient précisément à ce qui a semblé, en 1978, être son plus grand échec : n’ayant jamais fonctionné, l’installation n’a jamais été contaminée. Zwentendorf fait office d’école pour les ingénieurs allemands, qui viennent s’y entraîner au montage et démontage à échelle réelle, sans risque d’irradiation. C’est un avantage paradoxal : n’ayant jamais fonctionné, l’installation n’a jamais été contaminée. Des techniciens venus de plusieurs pays s’exercent ainsi sur des équipements réels, dans une configuration industrielle complète, sans craindre la moindre dose de rayonnement. Une opportunité de formation jugée unique par les professionnels du secteur, qui rappellent qu’aucun autre site au monde ne permet ce type d’exercice sur une installation nucléaire achevée et pourtant vierge de toute irradiation.
Le site a aussi trouvé d’autres usages annexes : panneaux solaires expérimentaux installés en partenariat avec l’université technique de Vienne, tournages de films et de documentaires, visites touristiques encadrées. Le bâtiment, entretenu depuis près de cinquante ans, reste ouvert au public qui souhaite arpenter les couloirs d’une centrale jamais entrée en service.
Le paradoxe autrichien ne s’arrête pourtant pas aux portes de Zwentendorf. Le pays qui a inscrit son refus du nucléaire dans un cadre légal aussi strict continue, dans les faits, d’importer une partie de son électricité depuis un réseau européen alimenté par des centrales situées de l’autre côté de ses frontières, en France comme en République tchèque. Un détail que les historiens de l’énergie aiment rappeler : dire non à l’atome chez soi n’a jamais empêché d’en dépendre, un peu, chez le voisin.
Sources : dailygeekshow.com | fr.euronews.com


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