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L’Australie a lâché 101 crapauds dans ses champs de canne en 1935 : quatre-vingt-dix ans plus tard, ce sont ses propres prédateurs qui disparaissent

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Cent un crapauds. C’est le chiffre qui a suffi, en 1935, à déclencher l’une des pires catastrophes écologiques de l’histoire australienne. Neuf décennies plus tard, leurs descendants se comptent par centaines de millions, et ce sont désormais les prédateurs natifs du continent, ceux-là mêmes qui auraient dû profiter de leur arrivée, qui disparaissent un à un.

À retenir

  • Comment une caisse de 101 crapauds a-t-elle pu déclencher l’une des pires invasions biologiques du siècle ?
  • Pourquoi les prédateurs australiens meurent-ils après avoir croisé ces amphibiens importés ?
  • La sélection naturelle a-t-elle rendu ces crapauds encore plus dangereux qu’à leur arrivée ?

Sommaire

  1. Une importation ratée dès le premier jour
  2. Une machine biologique conçue pour envahir
  3. Le carnage silencieux des prédateurs australiens
  4. Un front d’invasion qui n’a jamais cessé d’accélérer

Une importation ratée dès le premier jour

Tout commence en juin 1935, quand l’entomologiste Reginald Mungomery débarque au port de Gordonvale, dans le nord du Queensland, avec une caisse contenant 102 crapauds buffles capturés à Hawaï. Un des animaux meurt pendant le trajet. Il en reste 101, un chiffre resté célèbre dans les livres d’histoire naturelle australiens. Le Bureau of Sugar Experiment Stations, l’organisme public chargé de défendre les cultures de canne à sucre, espère que ces prédateurs terrestres viendront à bout du scarabée à dos gris, un insecte qui dévore les racines des plants et ruine les récoltes depuis des décennies.

Le problème ? Personne n’avait vérifié si le plan tenait debout. Le crapaud buffle est certes un glouton opportuniste, mais ce scarabée précis passait le plus clair de son temps en hauteur, sur les tiges, hors de portée d’un amphibien lourdaud collé au sol. Résultat : les crapauds n’ont jamais réglé le problème agricole pour lequel on les avait fait venir. Ironie du sort, ce même Dermolepida albohirtum continue aujourd’hui de sévir dans certaines plantations, comme si les 101 pionniers de Gordonvale n’avaient jamais existé.

Certains scientifiques de l’époque avaient pourtant vu venir le désastre. L’entomologiste Walter Froggatt s’inquiète publiquement, redoutant que l’animal ne devienne une nuisance majeure. Un rapport publié en 1936 dans The Australian Naturalist va jusqu’à comparer le risque à celui du lapin ou du cactus, deux fléaux déjà bien connus des Australiens. Ces mises en garde n’ont servi à rien : dès août de la même année, environ 2 400 crapauds buffles ont déjà été relâchés dans les champs de canne à sucre près de Cairns.

Une machine biologique conçue pour envahir

Ce qui rend le crapaud buffle redoutable, ce n’est pas seulement son appétit. C’est sa capacité à se reproduire à une vitesse qui défie l’entendement : une femelle peut pondre jusqu’à 30 000 œufs en une seule ponte, plusieurs fois par an. Aucune espèce native australienne n’approche ce rythme de reproduction. Ajoutez à cela une toxine, la bufotoxine, sécrétée par les glandes parotides situées sur les épaules de l’animal, capable de provoquer un arrêt cardiaque chez quiconque tente de le croquer, et vous obtenez un animal quasiment increvable dans un environnement où personne ne sait encore qu’il faut s’en méfier.

Le crapaud a trouvé un continent à son goût, avec un climat clément, une nourriture abondante et surtout aucun prédateur capable de le tenir en respect. De quelques dizaines d’individus, la population a explosé pour dépasser les cinq millions dès les années 1980, avant de continuer sa progression sans jamais ralentir. Aujourd’hui, les estimations tournent autour de 200 millions d’individus sur le territoire, un chiffre qui donne le vertige quand on se souvient qu’il n’en fallait que 101 au départ.

Le carnage silencieux des prédateurs australiens

C’est là que l’histoire devient tragique pour la faune locale. Le marsupial carnivore quoll du nord et le varan connu sous le nom de goanna ont connu des déclins de population spectaculaires après l’arrivée des crapauds buffles. L’invasion des crapauds a entraîné le déclin de plusieurs espèces, dont le quoll du nord, en danger, le varan des plaines inondables et le crocodile d’eau douce. Ces animaux, habitués depuis des millénaires à chasser des amphibiens et reptiles inoffensifs, mordent le crapaud buffle sans se méfier, et meurent en quelques minutes.

Les chiffres donnent le tournis. Dans certaines zones, plus de 90 % des quolls du nord, crocodiles d’eau douce, scinques à langue bleue et certaines espèces de varans meurent peu après l’arrivée des crapauds, et de nombreuses populations de quolls du nord ont été anéanties. Selon la National Cane Toad Taskforce, les populations locales de quoll du nord avaient disparu du Territoire du Nord dès 2005. Les serpents ne sont pas épargnés non plus. Un piégeur de serpents à Darwin, cité par la chaîne publique ABC, témoigne d’un effondrement spectaculaire des rencontres avec le king brown, un serpent venimeux autrefois commun : « avant l’arrivée des crapauds, on voyait 10 ou 20 king browns par an lors des interventions à Darwin ; depuis, on est tombé à un ou deux, quand on a de la chance ».

Un front d’invasion qui n’a jamais cessé d’accélérer

Le plus inquiétant n’est peut-être pas l’ampleur de l’invasion, mais sa vitesse croissante. L’invasion progresse de plus en plus vite, passant d’environ 10 kilomètres par an dans les premières décennies à environ 40 à 60 kilomètres par an aujourd’hui. Cette accélération n’est pas un hasard climatique : les chercheurs de l’université de Sydney, notamment autour du biologiste Rick Shine, ont montré que les crapauds situés en tête d’invasion développent des pattes plus longues, génération après génération, une sélection naturelle qui les rend littéralement plus rapides que leurs ancêtres. Introduits dans le nord-est du Queensland en 1935, les crapauds se sont propagés à un rythme toujours croissant, passant de 1 à 15 kilomètres par an dans les décennies suivant leur relâcher, à 55 à 60 kilomètres par an actuellement.

Le crapaud buffle a colonisé, au fil des ans, 1,2 million de kilomètres carrés, une étendue plus grande que la France et l’Espagne réunies. Le front continue sa marche vers l’ouest, du Queensland au Territoire du Nord, jusqu’à la frontière de l’Australie-Occidentale. Les crapauds ont déjà colonisé la côte du Queensland jusqu’à la région du Kimberley, à l’ouest, et devraient atteindre Broome sur la côte ouest dans les prochaines années. Ce qui a commencé dans une caisse en bois à Gordonvale finira, si rien ne change, par toucher l’ensemble du continent tropical australien.

Tout n’est cependant pas perdu pour la faune locale. Des chercheurs de l’université Macquarie ont mis au point une méthode baptisée aversion gustative conditionnée, qui consiste à faire ingérer aux prédateurs de petits crapauds juvéniles associés à une substance provoquant des nausées, sans dose mortelle. Cette innovation majeure entraîne les prédateurs natifs à éviter de manger les crapauds buffles en associant leur goût à des nausées, avec des résultats encourageants chez les quolls, les varans et les scinques à langue bleue. Certaines espèces s’adaptent même naturellement : certains prédateurs natifs ont appris à manger les crapauds buffles sans risque d’empoisonnement, comme le rat d’eau australien, qui a développé une technique pour inciser l’animal et n’en manger que le cœur et le foie, en évitant la peau toxique. Preuve que même face à une erreur vieille de 90 ans, la nature trouve parfois, lentement, sa propre parade.

Sources : ncbi.nlm.nih.gov | journals.plos.org

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