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L’art de monter un journal avec un ancien typographe

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TYPOGRAPHIE. Avant l’arrivée d’Internet et des logiciels de traitement de texte et d’infographie, un journal papier était d’abord assemblé à la main avant d’être envoyé à l’imprimerie. Gilles Allard est un des artisans de l’ombre ayant monté d’innombrables pages du journal La Parole pendant une trentaine d’années.

Originaire de Nicolet, l’homme maintenant âgé de 88 ans s’est établi à Drummondville à l’âge de 6 ans. En juin 1954, alors que les vacances scolaires pointent le bout de leur nez, un de ses amis, Marcel Verrier, lui propose de venir monter le journal La Parole pour gagner des sous durant l’été.

«J’ai accepté en me disant que, à l’automne, je retournerais à l’école. Finalement, je suis resté là et je ne suis jamais parti!» raconte avec un grand sourire M. Allard, qui a accueilli L’Express dans sa résidence en compagnie d’une de ses filles, Chantal Allard.

L’octogénaire a rapidement été mis responsable du département de montage du journal, qui se trouvait naguère dans les locaux actuels du Musée de la photographie Desjardins sur la rue Heriot. Avec son équipe, il préparait les maquettes avec les textes des journalistes, les photos, et les annonces avant de les envoyer à l’imprimerie.

Gilles Allard utilisait des plombs pour retranscrire les textes sur les maquettes lors de ses premières années au journal. (Photo : Ghyslain Bergeron)

De 1954 à 1963, l’ancien typographe travaillait avec trois linotypistes — les personnes qui utilisaient les linotypes; des machines à composer sur des plombs d’une largeur d’à peu près deux pouces — chargés de la composition des textes. Il y avait également deux employés qui s’occupaient d’assembler les annonces, se rappelle Gilles Allard.

«À l’époque, c’était un grand journal avec de grandes pages. On avait trois jours pour le faire. On imprimait quatre pages à la fois sur une presse [et qui étaient ensuite] filées à la main», explique celui qui a aussi assemblé des éditions du média anglophone The Spokesman.

«On faisait le montage avec [des linotypes]. On plaçait des petites lettres sur des racks et on [assemblait] les lettres pour former les textes à l’envers. C’en était à un point où j’étais rendu meilleur pour lire à l’envers qu’à l’endroit!» relate-t-il avec joie.

Le Drummondvillois travaillait de 15 h à 23 h durant une journée et 44 heures par semaine. Il se souvient que son métier lui tachait beaucoup les mains durant cette période à un point où elles étaient souvent noircies.

Le passage à l’offset

Autour des années 1962 et 1963, les bureaux de La Parole ont déménagé dans l’ancien Drummond Business Form, au coin des rues Saint-Henri et Laferté. Gilles Allard se souvient que c’est durant cette période que le média drummondvillois est passé du montage au plomb à celui fait par offset.

L’ancien typographe se remémore la fois où il s’est installé pour la première fois avec son équipe à la mezzanine des nouveaux locaux du média drummondvillois. «On m’a donné une paire de ciseaux, un exacto, une règle et une colleuse, puis on m’a dit : “Tu te débrouilles avec ça!” Le souci, c’est que personne ne savait comment faire le montage par offset. On a été obligé d’apprendre sur le tas», se souvient M. Allard.

Cela étant dit, la méthode était vue comme «une évolution incroyable» du métier, selon lui. «On pouvait travailler en habit et on avait enfin les mains propres», fait-il valoir.

Chaque caractère et chaque lettre étaient à l’envers sur les plombs. (Photo : Ghyslain Bergeron)

Sa famille s’est d’ailleurs jointe à la dizaine d’employés de la salle de montage. Une de ses filles était chargée de retaper les textes des journalistes sur du papier film opaque, soit un papier blanc un peu lustré. Sa femme s’occupait du montage des colonnes de textes, tandis que Chantal Allard effectuait l’assemblage des annonces avec deux autres personnes.

Le format standard pour une page était naguère de sept colonnes par 210 lignes. Les maquettistes s’occupaient du découpage de chaque maquette pour décider où seront placés chaque texte et chaque annonce.

Les monteurs assemblaient chaque maquette avec les textes et les annonces et prenaient bien soin de les passer dans la cireuse pour éviter que des morceaux se décollent. Gilles Allard et son équipe apposaient la touche finale, avant l’envoi à l’imprimerie : l’inscription du logo de La Parole, la date et le numéro de la page.

Certains journalistes devaient se débrouiller pour faire rentrer leur article dans le format de case attribuée. La cireuse permettait de corriger rapidement une erreur d’orthographe ou de raccourcir certains textes, se souvient Chantal Allard.

«On coupait littéralement le bout aux ciseaux et on recollait les morceaux avec de la cire. Lorsqu’on remarquait une faute, on retapait juste la ligne, on la passait dans la cireuse, et on la collait par-dessus la ligne originale», détaille-t-elle.

Même s’il se souvient que monter les pages du journal était «un rush constant», Gilles Allard a toujours su garder son sang-froid. «Il y avait des éditions plus tranquilles, comme celles de l’été, qui contenaient moins de pages, mais celles de Noël étaient longues à cause des cahiers spéciaux contenant les vœux et les messes de minuit», souligne-t-il.

À l’époque du procédé offset, Gilles Allard était l’une des personnes qui assemblaient les textes, les photos et les publicités sur une grande maquette avant que celle-ci soit envoyée à l’imprimerie. (archives, gracieuseté Gilles Allard)

«À ce moment-là, bien que le montage se faisait des semaines en avance, je montais 70 à 75 pages sur les 140 en une journée. Faut dire, je n’ai jamais été stressé en travaillant. C’est moi qui rassurais les autres en leur disant : “on va prendre ça une page à la fois.”», raconte l’ancien typographe de 88 ans.

La fin d’une époque

En 1973, La Parole a été acquise par UniMédia, devenant ainsi la propriété de Jacques Francoeur. Lorsque l’hebdomadaire décida de quitter les locaux du Drummond Business Form, en 1975, Gilles Allard s’est vu proposer de lancer son propre atelier de composition et de montage-création-graphique pour continuer son travail avec le journal.

«Je suis allé rencontrer M. Francoeur dans ses bureaux à Montréal. Nous nous sommes entendus sur un contrat de cinq ans. Il mettait tous les équipements voulus à ma disposition et il payait les salaires toutes les semaines. On s’est installé dans la maison Biron, à côté de l’ancien magasin Drummond Auto, qui était à 200 mètres du Drummond Business Form», indique l’octogénaire.

L’ancien typographe a ainsi poursuivi son travail pour l’hebdomadaire drummondvillois avec sa propre entreprise — d’abord sous le nom de Compo-Drummond, et, ensuite, avec celui des éditions Gilles Allard inc. — pendant une douzaine d’années.

Entre-temps, son entreprise a acquis des contrats auprès d’autres médias, comme La Nouvelle de Victoriaville, et a ouvert un département de produits commerciaux, tels que des circulaires et des dépliants publicitaires.

Gilles Allard a retrouvé une partie des outils qu’il utilisait à l’époque de La Parole à l’imprimerie du Village québécois d’Antan. (Photo : Ghyslain Bergeron)

Autour de 1987, La Parole décide de mettre un terme à son contrat avec les éditions Gilles Allard pour ainsi passer à l’ère de l’informatique et des nouvelles technologies. L’ancien typographe continue néanmoins jusqu’en 2010, où il prend sa retraite et ferme son commerce à l’âge de 72 ans.

Gilles Allard retient plusieurs aspects de son aventure avec La Parole, comme l’esprit de camaraderie présent entre les employés de la salle de rédaction et de la salle de montage. Le Drummondvillois ressentait toujours une fierté de dire aux gens que c’est sa famille et lui qui montait le journal.

«Ce que j’aimais le plus dans mon métier, c’est la façon de travailler. C’était nous qui décidions de chaque montage. Ça l’a été une merveille de la vie pour moi de travailler pour La Parole», conclut M. Allard.

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