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L’absurde mathématique des générations

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Il faut avouer que, quand le terme « immigrant de deuxième génération » a fait irruption dans la campagne électorale cette semaine, ça fut pour moi, et pour un grand nombre d’entre nous, une étrange expérience. Par « nous », je veux dire celles et ceux que les mots concernent au premier chef.

D’abord, il était fascinant de constater que le terme même — « immigrant de deuxième génération » — ne frappe pas le gros bon sens de tous comme un oxymore. Si je suis née à l’hôpital de Hull, comment puis-je être une immigrante ?

Ensuite, j’ai compris qu’un glissement de sens et de vocabulaire s’opère sans même que la plupart ne le remarquent. La nation serait-elle en train de faire évoluer ses mathématiques ? Parce que moi, qui suis née ici, j’ai pensé toute ma vie qu’une personne qui venait vivre ici était un immigrant qui devenait Québécois. Et, donc, un Québécois de première génération. Et que les enfants de cette première génération de Québécois étaient des Québécois de deuxième génération. Tout comme on peut être Québécois depuis cinq, sept ou douze générations.

Parler d’« immigrant de deuxième génération » (ou, pire, d’« immigré »), c’est un vocabulaire beaucoup plus répandu en France. À droite, voire à l’extrême droite, on nous parle d’« immigrés de troisième génération » pour éviter de nommer comme Français des gens dont la famille est venue en France, pour la plupart, plusieurs générations après que la France elle-même les eut envahis chez eux.

Vous savez, la France n’est pas forcément extraordinaire en tout. Nous sommes tout à fait libres de choisir judicieusement ce qui nous inspire dans ce pays. Tout comme on laisse les Français s’imaginer que le deuxième étage d’un immeuble est en fait le premier, je crois qu’on peut tout à fait les laisser compter à leur manière et garder la nôtre sur un ensemble d’aspects de la vie sans que ça pose problème.

***

Nous sommes tous Québécois, dès la première génération. Tout comme on utilise le vocabulaire équivalent à l’échelle du pays, d’ailleurs, et dans les deux langues. First-, second-, third-generation Canadian est l’expression la plus souvent utilisée.

Pour l’anecdote, le premier ministre Mark Carney, qui « resserre » de manière remarquable le système d’immigration canadien, est lui-même un Canadien de troisième génération. Quoique je sache bien que, socialement, politiquement, on ne le fatigue pas constamment avec ça. J’ai assez d’expérience de vie pour savoir que, dans ce pays, la curiosité d’autrui pour le décompte des générations est strictement proportionnelle à l’écart par rapport au phénotype européen.

Ça donne lieu à toutes sortes de situations cocasses.

Je me souviens, par exemple, d’une conférence où un copanéliste de l’Alberta — une province fondée en 1905 — parlait de moi comme d’une new Canadian, bien que la famille de ma mère se soit installée à Québec alors que Samuel de Champlain était toujours gouverneur. Je lui ai fait remarquer qu’il était toujours périlleux, en règle générale, d’appeler les francophones des « Néo-Canadiens ».

Le deuxième copanéliste, cri, s’est mis à rire. D’abord, parce que, à la vue de la profondeur des millénaires, tous ces débats sont complètement ridicules. Ensuite, parce que n’ayant pas un phénotype européen, il a aussi l’habitude de se faire demander par des néo-Canadiens qui s’ignorent d’où il vient. Si des auteurs de théâtre de l’absurde me lisent, je vous suggère d’y puiser du matériel.

***

Tant qu’à être dans les mathématiques de l’absurde, je me suis souvent demandé laquelle de mes statistiques devait compter et pourquoi. Je suis née d’un spermatozoïde aux racines étrangères et d’un ovule certifié ADN de fille du Roy. Ce qui fait de moi officiellement, dans nos statistiques démographiques, une Québécoise de deuxième génération. Ou même une « immigrante de deuxième génération » dans les chiffres qu’a cités cette semaine Paul St-Pierre Plamondon. Pourquoi ?

Les dernières données nous indiquent que 37 % des naissances au Québec sont désormais celles d’enfants dont au moins un des deux parents est né à l’étranger. Décidément, l’avenir de la nation est à mon image. Il faudra s’y faire. J’en reviens donc à la question du pourquoi. Pourquoi décider de parler de nous comme des immigrants ?

Paul St-Pierre Plamondon a dit autre chose d’intéressant cette semaine. Il a avancé que, puisqu’il n’y avait pas de « baby-boom » au Québec, toute « explosion démographique » dans les écoles était nécessairement le fruit de « l’immigration ». Je dis que c’est intéressant, parce que lorsqu’on normalise le vocabulaire des « immigrants de deuxième génération », on insinue aussi que toutes les naissances au Québec ne sont pas des naissances égales. Autrement dit, un baby-boom de petits Québécois à mon image ne compterait pas comme un baby-boom de petits Québécois. Ce serait de l’immigration. C’est tout un choix de calcul.

En terminant, un dernier exercice de mathématique absurde.

Vous savez, il m’arrive régulièrement de me faire « québecspliquer » ma propre filiation. C’est-à-dire que des gens issus comme moi des filles du Roy — et qui savent très bien que je suis métissée — le perdent de vue un instant et présument que nos désaccords politiques viennent du fait que je comprends mal ce qu’ont vécu « leurs » ancêtres. Par le seul emploi des déterminants possessifs, je sais qu’on a oublié que ce sont aussi les miens. Alors que, de l’autre côté, il m’est arrivé un total de zéro fois dans l’ensemble de ma vie qu’une personne d’origine haïtienne avec qui je suis en désaccord commence à me raconter ce que « ses » ancêtres ont vécu en oubliant que ce sont les nôtres. C’est tout de même étonnant, non ?

Je vous soumets donc l’hypothèse que les angoisses culturelles et identitaires d’une personne donnée sont directement liées à sa préférence pour l’addition ou la soustraction devant la réalité du métissage. Et par « métissage », je n’entends pas seulement le métissage littéral, comme le mien. Au sens large, l’immigration est aussi un grand métissage : l’expérience de vie d’une personne qui choisit d’être ici, quelle que soit son origine, se métisse aussi de québécitude.

Réduisons donc la formule mathématique à son expression la plus simple : le niveau d’angoisse identitaire d’un Québécois donné est lié à sa capacité à reconnaître instinctivement les enfants du Québec comme les siens.

« Attention à nos enfants, c’est peut-être… le vôtre », disent parfois les panneaux. Nous ignorions, en ces temps plus simples où nous les avons posés, que défendre ce principe deviendrait un grand défi politique.

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