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Rien ne le destinait à prendre la tête du pays le plus fermé au monde. Élevé dans l'opulence et le secret à Pyongyang, lycéen incognito en Suisse, Kim est promis au pouvoir après l'éviction de ses deux frères aînés. Récit d'une ascension inattendue. Par Isabelle Labeyrie et Lucas Finet.
Publié le 01/11/2026 10:10
Temps de lecture : 4min
Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Il (au premier plan, à droite) et son héritier désigné, Kim Jong-Un (au premier plan, à gauche), en compagnie de membres de la Chorale d'État, après le « concert célébrant les fêtes de décembre » à Pyongyang. Photo diffusée le 26 décembre 2010 par l'agence de presse officielle nord-coréenne KCNA. (KNS / KCNA / AFP)
Pyongyang, 10 octobre 2010. C'est le 65e anniversaire du Parti des travailleurs, le parti unique au pouvoir en Corée du Nord. Comme il aime le faire à chaque date symbole, le pays met en scène avec faste sa puissance militaire : des dizaines de milliers de soldats défilent au pas de l'oie sur la place Kim Il-sung. Leurs bottes martèlent les pavés de granit, claquement sec, fusil en bandoulière. La chorégraphie - impressionnante - est réglée au millimètre.
Fait exceptionnel, quelques journalistes étrangers ont été invités - en dernière minute. Car ce jour-là, le vrai spectacle est au balcon de la Grande maison des études du peuple, où se tient le dictateur en exercice, Kim Jong-il, 69 ans, affaibli par la maladie. À ses côtés, son fils, en costume sombre, moue boudeuse, double menton, expression indéchiffrable. C’est la toute première apparition publique de Kim Jong-un, 26 ans. Il ne dit rien, mais l’image suffit. Les Nord-coréens comprennent que c’est lui qui prendra la relève de la dynastie.
Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il (à droite) et son fils Kim Jong-un (à gauche) assistent au gala du 10 octobre à Pyongyang pour célébrer le 65e anniversaire du Parti des travailleurs de Corée. (KNS / KCNA)
Il est né en 1984. Mais pour renforcer sa légitimité, le récit officiel choisira 1982, en symétrie parfaite avec l'année de naissance de son grand-père (1912) et de son père (1942). Le petit Kim est élevé dans l'opulence, par un instructeur privé, pendant que son pays s'enfonce dans la famine. Colérique, impatient, donneur d'ordres, il ne supporte pas qu'on le traite comme un enfant ; les domestiques - ses seuls compagnons de jeu - l'appellent "Camarade Général". L’ancien cuisinier de la famille raconte qu'il aime porter à la ceinture un vrai pistolet - un Colt 45.
Vers 12 ans (alors que son pays ignore encore tout de son existence), le régime l'envoie étudier sous un faux nom dans la banlieue de Berne, en Suisse alémanique. Un secret bien gardé. L’information ne sera confirmée que 10 ans plus tard.
Kim Jong-un, debout au centre, en veste de sport, lors de la photo de classe de son école près de Berne. (DR)
À l'école publique de Liebefeld-Steinhölzli, élève discret et médiocre, Kim, qui se fait appeler "Pak Un", passe son temps avec Joao, le fils d'un cuisinier portugais, lui aussi allergique aux études. "Je parlais mal allemand, lui aussi. C'est comme ça qu'on est devenus amis, dira son ancien camarade. On sortait faire un tour à vélo ensemble, on jouait à la PlayStation, on regardait des films. Et on passait le plus clair de notre temps à jouer au basket. À cette époque, on n'avait pas d'informations. La plupart des gens ne connaissaient rien à la Corée du Nord. Pour moi, c'était un pays comme un autre".
Fan absolu des Chicago Bulls et de Michael Jordan (dont il a des posters plein sa chambre), Kim Jong-un s'habille en survêt de marque - mais jamais en jean (trop capitaliste, trop américain). Sur les terrains, s’il perd, il insulte ses coéquipiers, donne des coups de pied et n’hésite pas à leur cracher dessus.
Après quatre ans, son père lui donne l'ordre de revenir à Pyongyang pour entrer à l'académie militaire. Il disparaît sans laisser d'adresse. Mais ce n’est pas lui, l’héritier désigné : le successeur naturel de la dynastie est son demi-frère Kim Jong-nam, l'aîné, qui a 13 ans de plus et se révèle un bon vivant pas vraiment en phase avec l'idéologie familiale. Kim Jong-nam fréquente en douce les casinos de Macao et va faire la fête à Hong Kong.
En 2001, il est arrêté à l’aéroport de Tokyo pour détention de faux passeport. Il cherchait à entrer incognito au Japon avec son fils pour lui faire visiter Disneyland. Le scandale est abondamment relayé par la télévision d’État et cette fois-ci, ça ne passe pas : Kim Jong-nam est écarté et condamné à vivre en exil.
Il y a bien l'autre frère, Kim Jong-chol. Mais lui aussi se retrouve disqualifié. Son père le juge "trop tendre" voire "trop efféminé" pour gouverner. Ne reste que Kim Jong-un.
Puisqu’il est appelé à diriger le pays, la propagande s’emploie à lui construire une légitimité : il devient physiquement le portrait craché de son grand-père, Kim Il-sung, le "Président Éternel" fondateur de la Corée du Nord : on lui fait prendre du poids. On lui façonne la même coupe de cheveux - ras sur les côtés, volumineux sur le dessus. On lui apprend à copier ses gestes, son sourire et même sa voix ! L’héritier doit apparaître comme la réincarnation du père de la patrie. Dès 2006, des badges à son effigie sont distribués aux hauts-gradés de l'armée.
Le 19 décembre 2011, quand Ri Chun-hee, la présentatrice emblématique de la télévision nord-coréenne, en larmes, annonce de sa voix nasillarde la mort de Kim Jong-il d'une crise cardiaque deux jours plus tôt, le pays est sous le choc. Sidéré, l'Occident découvrira les images de foules entières submergées par l'émotion face à la disparition du leader bien-aimé.
Kim Jong-un passe en revue le défilé militaire organisé sur la place Kim Il-sung, à Pyongyang, à l'occasion du centenaire de la naissance de son grand-père et ancien président, Kim Il-sung, le 15 avril 2012. (KNS / KCNA)
Mais Kim Jong-un est prêt. Contrairement à son grand-père et à son père, qui n'ont pris les rênes du pays qu'après avoir dépassé la cinquantaine, Kim Jong-un a moins de 30 ans. Sera-t-il la jeune proie jetée dans la fosse aux lions ? En Occident, les experts ne lui donnent pas plus de quelques mois. Mais son tout premier discours donne le ton : "Pour construire un État socialiste puissant, dit-il, nous devons avant tout renforcer l'Armée populaire par tous les moyens possibles".
Il fait immédiatement de la puissance militaire et nucléaire la clé de la survie du régime. Et pour asseoir son autorité, il commence par faire régner la terreur parmi les élites au pouvoir. C'est ce que nous vous racontons dans le deuxième épisode.
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