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Dans Cyrano, son plus grand succès, populaire et critique – 10 César, personne n'a fait mieux –, Jean-Paul Rappeneau a ramené les 4 heures de la pièce d'Edmond Rostand en 2h15. Et pourtant, il a ajouté quelques scènes. Ainsi, on y voit un petit garçon de 10 ans se rendre au théâtre. Cyrano lui confie son chapeau avant de se lancer dans un duel aussi impétueux que littéraire avec le prétendant imposé à Roxanne. À la fin de l'envoi, il touche et puis récupère son couvre-chef. Ce gamin n'a pas de nom mais on peut, sans crainte, l'appeler Jean-Paul. Il a la douceur et les yeux émerveillés du petit Jean-Paul Rappeneau, qui découvre le théâtre, Molière et Shakespeare, Marivaux et Rostand, pendant la guerre, à Auxerre.
Gamin, il se rêve sur les planches, mais lorsqu'il voit ses premiers films en 1945, découvre un jour Citizen Kane au ciné-club, il modifie sa trajectoire vers le cinéma. Quand il aura terminé son droit, exige papa. Il devient alors scénariste pour ses amis réalisateurs Louis Malle, Alain Cavalier, Philippe De Broca, en pleine période exaltante de la Nouvelle Vague où chacun fait son premier film.
Le comte de Monte Cristo de Matthieu Delaporte et Alexandre De La PatellièreHuit films en 50 ans
Si Rappeneau imposera un rythme alerte à ses longs métrages, il ne l'imposera pas à sa créativité, ni à sa carrière : 8 films en 50 ans. La Vie de Château sort en 1966 alors que la Nouvelle Vague est dans le ressac. Il ne sera jamais associé au mouvement, d'autant que ce premier film ne se déroule pas à Paris, mais à la campagne.
Une maison, aperçue lors d'un repérage pour Louis Malle, sera l'étincelle pour démarrer l'écriture d'une histoire de résistance. Mais plus il écrit, plus il est surpris de constater que le récit s'avère drôle. Il s'en inquiète auprès de son ami Cavalier qui l'encourage à poursuivre dans ce sens, à ne pas écrire contre sa nature. Claude Sautet et Daniel Boulanger, pour les dialogues, viendront l'aider à mener à bien ce premier essai : une comédie éblouissante, un bijou qui étincelle comme du Wilder ou du Lubitsch. Catherine Deneuve en est le moteur d'une nervosité irrésistible. Le dialogue pétarade au rythme de sa diction de mitraillette, toujours parfaitement limpide. Du sur-mesure qui n'en était pas, le rôle avait d'abord été proposé à sa sœur Françoise Dorléac.
"La bataille de Gaulle : l'âge e fer" d'Antonin BaudryUne maison, un film
La Vie de Château, c'est un châtelain (Noiret) qui a épousé une jeune femme trop belle pour lui. Pour s'éviter des problèmes, il la garde dans sa résidence en ruines alors qu'elle rêve de leur appartement à Paris. Son excuse : la guerre. Mais celle-ci s'invite au château : un parachutiste allié s'est caché à la cave et un commandant allemand s'est installé au premier étage. Tout ce petit monde est amoureux de la capricieuse châtelaine au tempérament de feu. La Vie de Château obtiendra le prix Delluc (meilleur film français à l'époque) devant Pierrot le Fou de Godard.
La maison est un élément fondamental dans les films de Jean-Paul Rappeneau. Déjà le court métrage qu'il tourne à 20 ans avec la caméra offerte par ses parents s'appelle La Maison sur la place. C'est un manoir dans La Vie de Château, un bungalow solitaire sur une île au large du Brésil dans Le Sauvage, un casino dans Tout feu, tout flamme. C'est la bâtisse familiale où revient, pour deux heures, un Français exilé en Chine, afin de régler un problème notarial. C'est compter sans les sentiments et la nostalgie qui vont le retenir dans Belles familles, son dernier film en 2015.
"La bataille de Gaulle : j'écris ton nom"Le bulldozer mou
C'est encore une ferme fortifiée tenue par les Chouans dans Les Mariés de l'an II. Après le succès de La Vie de Château, Rappeneau a l'envie d'aborder la Révolution française du point de vue d'un individu qui la vit sans être concerné idéologiquement. Il passe d'une faction à l'autre pour retrouver sa femme et divorcer. Le divorce fut une des premières mesures décidées par les révolutionnaires de 1789. Résultat, une superproduction avec une multitude de décors, une débauche de costumes. C'est impayable en France. Warren Beatty veut bien banquer mais en tenant le premier rôle, avec Julie Christie, et en anglais. Finalement, Alain Poiré, grand producteur de la Gaumont, délocalise le tournage en Roumanie.
Avec le matériel local et les équipes roumaines, le tournage vire au cauchemar, dès le premier jour. Les techniciens français ne veulent plus travailler dans ces conditions, le producteur veut tailler dans le scénario pour tenir le calendrier, les acteurs menacent de faire grève si on coupe dans leurs scènes. Rappeneau, lui, s'accroche à son découpage, calme les techniciens, tire le meilleur de Belmondo et Jobert qui ne s'apprécient guère, obtient de la Gaumont un mois de tournage supplémentaire. Cela lui vaut le surnom de "bulldozer mou" car Rappeneau ne crie pas, ne s'engueule avec personne. Il avance en écrasant gentiment les difficultés sur son passage. La Gaumont avait toutefois posé une condition : le film doit être prêt à la date stratégique prévue : avril 1971.
Scénario extrêmement précis
Le projet avait pris un tel retard que c'était impossible. Pas pour Rappeneau grâce à sa méthode de travail. Son découpage du scénario est si précis que le film est en somme pré-monté. Dès lors, le montage s'apparente plutôt à un puzzle, de la marqueterie. Pas de plan séquence chez Rappeneau et cela désarçonne les acteurs qu'il coupe en pleine scène, car il sait qu'il prendra la réplique d'un autre angle.
Mouvements, dialogues, bruits – tac-tac-tac – tout est tellement rythmé, boulonné – tac-tac-tac – qu'il n'y a pas de place pour la musique. Heureusement, Michel Legrand relève le défi dans les trois premiers films, "il va élever les images" comme dit Rappeneau, donner la légèreté, gommer la lourdeur de l'extrême préparation.
Par ailleurs, Rappeneau n'écrit pas a priori pour les acteurs. Il explique "Les comédiens doivent jouer à fond la situation qui les met en déséquilibre et qui fait naître la drôlerie car celle-ci ne vient jamais de leur jeu". Rappeneau est un adepte de la screwball comedy américaine dont la différence fondamentale avec le film comique français est qu'elle exploite une situation et pas les caractéristiques des comédiens.
"L'Odyssée" de Christopher NolanDelon, Belmondo et finalement Montand
Mais ce n'est pas facile avec ses têtes d'affiche. Ainsi Tout feu tout flamme ne crépite pas comme il devrait car Montand fait du Montand. Il est pourtant exceptionnel dans Le Sauvage en parfumeur misanthrope retiré sur une île déserte où débarque une emmerdeuse exquise débordante de vitalité. Montand fait Cary Grant, Catherine Deneuve fait Katharine Hepburn ; il est roublard et bourru, elle est pétillante et enivrante. Du champagne. "Montand est tellement bon dans Le Sauvage car ce n'était pas écrit pour lui. J'avais proposé le rôle à des acteurs américains, mais il y avait le problème de la langue. Puis à Delon, à Belmondo, finalement à Montand. Il le savait et il me l'a reproché tout au long du tournage. Justement, cela lui a donné cette niaque, cette hargne. On s'est disputé tout le film. Il disait : ça Belmondo peut le faire mais Montand ne peut pas".
En 1990, huit ans après Tout feu, tout flamme, Rappeneau change de direction, quitte le scénario original et passe à l'adaptation de chefs-d'œuvre littéraires : Cyranode Bergerac et Le Hussard sur le toit. Cyrano est à la fois une commande et un souvenir d'enfance. C'est la quintessence de son art, avec d'un côté les alexandrins qui imposent leur rythme et leur musique et de l'autre côté, un Depardieu, avec sa grosse voix et encore sa petite voix, réellement au sommet. Depuis, sa dégringolade dure encore. Il y a quelque chose de Cyrano chez Rappeneau, du panache bien sûr, mais aussi une façon de dissimuler sa qualité d'auteur, ses thèmes intimistes, dans de sémillantes comédies. Succès planétaire, Golden Globe, nomination aux oscars et 10 César, comme Le Dernier métro.
Ensuite, il se fait plaisir avec une adaptation virevoltante de son roman préféré, Le hussard sur le toit de Giono.
"Etats d'âme" avec Alain DelonDans le mouvement
Il tournera encore Bon voyage (2003) et Belles Familles (2015), chaque fois du pur Rappeneau, virevoltant et plaisant, avec la touche mais plus la grâce. Huit films en 50 ans de carrière, c'est peu mais quatre chefs-d'œuvre dont trois comédies, c'est énorme. Des comédies raffinées, identifiables à leur rythme, intemporelles car elles s'inscrivent pour la plupart dans le passé. Rappeneau, c'est un formidable metteur en mouvements. Il y dissimule les sentiments tout en révélant que le charme irrésistible de ses héroïnes se cache dans leurs défauts. Merci Mr Rappeneau.
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