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Il regardait vers le haut et voyait plus grand, la tête dans les étoiles, les yeux vers les cimes du monde. L'alpiniste et astronome belge Jean Bourgeois, "l'un des plus brillants aventuriers de sa génération", selon l'historien de l'alpinisme Bernard Marnette, s'est envolé le 21 août dernier, à 88 ans. Au crépuscule de sa vie, l'homme ressentait "l'immense satisfaction" d'avoir comblé ses rêves de jeunesse.
S'il s'était assagi avec l'âge, Jean Bourgeois a vécu intensément – ce qui lui valut d'ailleurs (malgré lui) l'intérêt de la famille royale. Il a accompagné et documenté, avec sa première femme Danielle, la transhumance des nomades djelakhil en Afghanistan. Il a vogué sur un affluent du Congo et dans l'Antarctique avec le navigateur Willy de Roos. Il a gravi la face Est du Grand Capucin peu après l'alpiniste de légende Walter Bonatti, escaladé le très vertical El Capitan dans le parc national américain de Yosemite, vaincu le Noshaq (7 492 m) dans l'Hindou Kouch.
Dans son autobiographie parue en 2013, En quête de plus grand. Une vie de montagnes et d'explorations (Nevicata), il posait un regard presque étonné sur sa vertigineuse existence. "Je n'ai jamais été en montagne pour chercher un exploit mais il se fait que ce que je réalisais pouvait être considéré comme une performance", disait-il.
Un ascète épris de liberté
L'ingénieur électronicien, qui entama une carrière à l'Observatoire d'Uccle avant de vivre de ses passions, était un ascète épris de liberté. Ses besoins se réduisaient à l'essentiel. Sur les bords de Meuse, à Freyr, là où l'adolescent eut le coup de foudre pour l'escalade, on se disait qu'il ne vivrait pas longtemps. En puriste, il s'évertuait à faire disparaître les pitons des falaises. Lui a "toujours voulu être le plus dépouillé possible dans (son) approche de la montagne", l'abordant "avec le strict minimum de moyens et aussi, il faut bien le dire, avec une effarante lacune dans la manière de (se) documenter", raconte-t-il dans le livre à paraître en novembre 2026, Histoires d'alpinistes belges (Nevicata), de Bernard Marnette. Il y allait au talent en somme.
L'alpiniste belge Jean Bourgeois en 2017. ©DRSa toute première ascension – du Mont-Blanc – lui donna un avant-goût du tribut que peuvent payer les hommes à la montagne ; une tempête, qui le cloua au refuge Vallot (une cabane en fait, à 4 300 mètres) sans matériel ni nourriture, dans un froid abominable, lui apprit la survie pendant trois jours. "J'ai pu ensuite aller au sommet, redescendre et rejoindre mes amis qui ne croyaient plus me revoir. Cette première expérience de néophyte m'a aidé dans les difficultés ultérieures."
Pourquoi gravit-on des montagnes ?Comme beaucoup d'alpinistes de renom, Jean Bourgeois tutoya la mort : dans l'Hindou Kouch, les pentes de l'Everest ou les Andes. Sur le Noshaq, il avait été porté disparu avec deux compagnons de cordée dans une tempête de six jours. "Je m'en étais sorti en descendant seul et sans corde une face de près de 2 000 mètres."
"Une expérience surréaliste"
Mais l'expédition qui lui forgea sa réputation d'éternel survivant, il la vécut sur l'Everest, là où il toucha "l'extrême bord de (sa) vie d'homme". L'un de ses plus mauvais souvenirs. Le manque d'acclimatation, les conditions hivernales, l'ambiance délétère dans le groupe, les relations difficiles avec les sherpas : rien ne concourait à la réussite du projet. Et de fait, en pleine ascension, Jean Bourgeois, 44 ans à l'époque, disparut des écrans radars à 6 700 mètres d'altitude.
Longtemps, le mystère a plané. Le secret de son aventure restera bien gardé. Les alpinistes, censés grimper par l'arête Ouest, ont tenté leur chance par la voie Nord. Au Tibet interdit donc. Frappé par un mal aigu des montagnes, Jean Bourgeois, toujours très lucide dans les moments critiques, sentit qu'il n'avait d'autre choix, pour sa survie, que de perdre très rapidement de l'altitude. Et de descendre, dès lors, vers la République populaire de Chine. Cinq jours et quatre nuits à survivre au froid, à la faim, à la soif, avant d'être recueilli par une famille tibétaine pleine de tact face à l'émotion qui le submerge. Puis d'être arrêté et détenu par les autorités chinoises.
Alors que le deuil était largement entamé, il réapparut trois semaines plus tard au Népal à la surprise générale. "Cette expérience de survie, qui fut très éprouvante puisque nous étions en hiver, s'est soldée au coin du feu à lire ma propre nécrologie", racontera-t-il dans Histoires d'alpinistes belges. "Une expérience pour le moins surréaliste."
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