Films de vacances ou documents géopolitiques? L’artiste et chercheuse zurichoise Denise Bertschi, détentrice d’un doctorat en histoire de l’architecture de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), a travaillé avec une archive visuelle à l’ambiguïté manifeste. Elle ouvre des questions, parfois gênantes, sur la présence de la Suisse à l’étranger et son statut d’Etat neutre. Son film State Fiction. Neutral Only on the Outside (2021) est composé d’images d’archives tournées en super-8 par des soldats de la délégation suisse stationnés dans la zone démilitarisée (DMZ) entre les deux Corées. Ce dispositif remonte à 1953 et l’arrêt des combats dans la péninsule. Pour veiller au respect de l’armistice de ce premier conflit de la Guerre froide, quelque 150 soldats suisses ont formé la Commission de supervision des nations neutres en Corée (CSNN), aux côtés de militaires suédois, tchécoslovaques et polonais. Amputée des anciens pays du bloc soviétique dans les années 1990, la CSNN poursuit toujours ses activités visant à prévenir une éventuelle reprise des hostilités.
Equipés d’appareils photos et de caméras portables, plusieurs jeunes militaires du contingent helvétique ont documenté entre les années 1950 et 1970 leur vie quotidienne dans cette zone tampon. Des séjours ponctués de bières, de parties de tennis, de botanique, de baignades en rivière et de drapeaux suisses. Par son montage, l’artiste met en évidence les doutes des soldats au sujet de leur mission et de leur statut, mais aussi leurs biais qui expriment une attitude plus coloniale que neutre vis-à-vis de la population coréenne.
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A l’initiative du duo de curation du Centre culturel suisse (CCS) à Paris, Claire Hoffmann et Tadeo Kohan, Denise Bertschi a été invitée à présenter son film et une série d’autres œuvres basées sur cette archive militaire au pavillon suisse de la Biennale d’art contemporain de Gwangju. Une manifestation majeure d’Asie du Sud-Est à laquelle la Suisse participe pour la première fois sous l’égide de Pro Helvetia, sa fondation pour la culture. L’artiste a transformé l’invitation en un acte de restitution de ce matériau visuel équivoque à la population coréenne, dans une démarche postcoloniale.
L’artiste et chercheuse zurichoise Denise Bertschi est détentrice d’un doctorat en histoire de l’architecture de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). — © Gina Folly
Le Temps: Comment avez-vous découvert cette archive?
Denise Bertschi: Ce projet remonte à plus de dix ans. Lorsque j’étais étudiante en master à la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD – Genève), en 2013, un professeur avait organisé un voyage en Corée du Sud pour cinq étudiantes et étudiants intéressés d’une manière ou d’une autre à la géopolitique et aux zones de conflit. On nous avait plongés sans préparation dans le contexte de la zone démilitarisée et du camp suisse, que nous avions pu visiter. J’ai découvert à cette occasion l’existence de cette improbable infrastructure et de cette mission helvétique. Elle m’est apparue comme un cas passionnant pour questionner la neutralité suisse et la politique étrangère du pays au XXe siècle. A mon retour en Suisse, j’ai trouvé cette archive à la bibliothèque de l’armée Am Guisanplatz, à Berne, que l’archiviste a mise à ma disposition. Une grande partie des enjeux qui animent mon travail depuis découlent de cette confrontation avec ce site et ce paysage géopolitique.
Comment avez-vous ensuite travaillé avec les images?
Le film est entièrement composé de ces archives, sans ajout de matériel ou de texte de ma part. Ma voix ne s’entend que par le biais du montage, lorsque par exemple je juxtapose aux images des extraits de journaux ou de rapports militaires. Ces effets de montage créent des tensions qui problématisent l’archive. Je cherche à rendre visibles les paradoxes de cette posture revendiquant la neutralité tout en adoptant une position pro-occidentale et capitaliste. Les quatre nations de la CSNN, choisies parce qu’elles étaient restées neutres au cours du conflit, doivent travailler ensemble tout en étant portées par des idéologies, des agendas et des systèmes opposés. Dans les discours qui sont tenus, chaque pays s’imagine plus neutre que les autres parties. La neutralité est en constantes compétition et négociation.
Aujourd’hui, quand le Conseil fédéral recommande le rejet de l’initiative des milieux souverainistes visant à définir de manière plus stricte la neutralité dans la Constitution, il met justement en avant la souplesse avec laquelle cet instrument s’applique…
La neutralité possède une définition juridique très claire qui empêche en premier lieu la Suisse de participer à un conflit armé. En revanche, l’interprétation politique par le personnel officiel sur la scène internationale varie largement en fonction de la période et de la situation. «State Fictions. Beyond Blossoms and Borders», le titre de mon projet à Gwangju, s’applique justement à mettre cette zone grise en évidence. La droite souverainiste cherche actuellement à imposer une vision plus introvertie de la neutralité, moins tournée vers la collaboration internationale.
Présenté dans l’exposition, le film «State Fiction. Neutral Only on the Outside» (2021) s’articule autour d’images prises par des soldats de la délégation suisse stationnés dans la zone démilitarisée (DMZ) entre les deux Corées. — © Denise Bertschi
L’une des critiques auxquelles la Suisse est souvent confrontée, c’est son usage opportuniste de la neutralité.
A cet égard, la mission de la CSNN représentait une excellente occasion pour la Suisse de se repositionner, en particulier vis-à-vis des Etats-Unis, après la Seconde Guerre mondiale et la connivence avec le régime nazi. La notion de neutralité, qui avait auparavant une acception purement défensive, s’est alors enrichie d’un statut de médiation. Les militaires envoyés en Corée se considéraient comme des pionniers qui vont «pénétrer» – c’est le terme qu’ils emploient dans leurs récits – l’Extrême-Orient. A cela s’ajoutait une fierté nationale exacerbée, propre aux années 1950, affichée notamment par l’omniprésence du drapeau suisse.
Peut-on parler d’une mentalité coloniale?
Oui, elle s’exprime dans les documents produits par les militaires suisses, en particulier dans les années 1950 et 1960, période après laquelle les préjugés s’estompent. Ils ont beaucoup filmé la vie quotidienne des Coréens à Daesong-dong, un village de facto sous contrôle international dans la DMZ, mais aussi dans les rues de Séoul. L’usage brusque du zoom par ces vidéastes amateurs permet de percevoir vers quoi tend leur regard. Cette analyse révèle un habitus colonial qui objective et «exotise» constamment la population, en particulier les femmes. Ces images sont accompagnées dans leurs récits par l’emploi de catégories pour décrire «l’homme coréen» héritées de la taxinomie coloniale, y compris le terme raciste allemand de «Volkstypen» («types humains»). Ils décrivent aussi cette zone évacuée avec l’expression coloniale de «terra nullius», une terre qui n’appartiendrait à personne et qu’on peut donc occuper impunément.
Un aspect plus charmant de cette archive réside dans l’intérêt marqué pour la faune, la flore et les paysages dont témoigne le contingent suisse.
Les membres de ce corps militaire – que des hommes à l’époque – appartenaient à la classe moyenne supérieure bien éduquée et urbaine du pays. On y trouvait notamment de jeunes enseignants et des universitaires. Ce niveau social se ressent dans les loisirs auxquels ils s’adonnent pour passer le temps, car ils étaient largement désœuvrés. La zone démilitarisée située sur la ligne de front n’était quasiment plus habitée. Tous les villages y ont été détruits ou déplacés et la nature y a repris ses droits. Ils se sont donc mis à étudier et à photographier avec beaucoup de soin toute cette faune et cette flore. Ils voyageaient aussi régulièrement, notamment dans les montagnes qu’ils comparaient sans cesse aux sommets suisses, comme le Pilate.
C’est la première fois que vous montrez ce film et les autres œuvres produites à partir de cette archive, qui datent de 2021, en Corée. Quelles réactions attendez-vous?
Au-delà du caractère problématique de ces images et des intentions des Suisses qui les ont prises, il s’agit d’une documentation d’une période historique marquée par la guerre et la destruction. Cette archive a en outre pour valeur de contenir de rares images de la Corée du Nord, car la Suisse avait pour mission d’y surveiller cinq «ports d’entrée». Mon intention est qu’un espace de débat s’ouvre autour de cette archive au pavillon suisse de Gwangju. Que peut-on lire dans les marges des images? Que signifie cette archive en lien avec le contexte coréen actuel? A qui appartiennent ces documents visuels? Je ne suis pas en position de répondre à ces questions, mais je mets en place deux niveaux où ce débat peut intervenir. Le premier s’incarne en une publication polyphonique qui réunit neuf essais signés par des chercheurs de champs allant de l’architecture à la philosophie, dont plusieurs Coréens, que j’ai invités à se saisir de cette archive. Le second prend la forme d’une salle de débat dans le pavillon où des petits tirages photos et des séquences de films super-8 tirés de l’archive seront montrés de manière brute. Le public pourra réagir par écrit à ces images, qui pourront faire surgir des souvenirs, des remarques d’ordre culturel, etc. L’idée est que les visiteurs puissent se réapproprier cette histoire complexe et douloureuse.
«State Fictions. Beyond Blossoms and Borders». Exposition du 5 septembre au 15 novembre, Eunam Museum of Art, Corée du Sud.


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