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«Je recherche surtout des endroits où je peux être moi-même»: les touristes LGBTIQ+ prennent plus de précautions qu’avant

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Publié le 01 août 2026 à 18:58. / Modifié le 01 août 2026 à 20:13. 6 min. de lecture

  • Plus de 45% des personnes LGBTIQ+ prennent davantage de précautions en 2026 qu'avant pour voyager, dans un contexte de retour de bâton conservateur.

  • Certains voyageurs cachent leur orientation dans des pays hostiles comme la Russie ou le Maroc, d'autres boycottent ces destinations pour privilégier des lieux «queer friendly».

  • Le marché du tourisme LGBTIQ+, évalué à 385 milliards de dollars, devrait atteindre 660 milliards en 2033.

En 2024, Maylie quitte Paris avec l’objectif de rejoindre l’Indonésie par la terre. Cheveux violets, rasés sur les côtés, mi-longs par-dessus. «Mon look ne hurlait pas l’hétérosexualité», ironise la trentenaire bisexuelle. Pour des raisons géopolitiques, un seul itinéraire s’offre à la Française: passer par la Russie, où le «mouvement LGBT» (pour lesbien, gay, bi et trans) est officiellement qualifié de terroriste. Arrivée en Géorgie, l’aventurière dit niet: «Je préfère prendre un vol d’une heure pour le Kazakhstan que de me mettre en danger. […] D’autres pays punissent les actes homosexuels, et je m’y rends, mais la Russie criminalise le fait même d’être queer», argumente la routarde. Ailleurs, le fait d’être Occidentale peut offrir un totem d’immunité, «ici, c’est potentiellement le contraire».

Un risque à mesurer

Avant de partir, la plupart des gens analysent d’abord les prix ou la météo. Beaucoup de personnes queers mesurent le risque de se faire agresser, emprisonner ou condamner à mort.
«Dans un contexte de backlash, ou retour de bâton conservateur, les inquiétudes autour des voyages grandissent au sein de la communauté en Suisse», remarque Léïla Eisner, codirectrice du Panel suisse LGBTIQ + [un sondage annuel sur le vécu des personnes de cette communauté]. Le retour de Donald Trump n’y est pas étranger, affirme la chercheuse.

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Selon une récente étude de la plateforme de réservationBooking.com, près de 45% des personnes LGBTIQ+ prennent plus de précautions en 2026 qu’avant. Plus de la moitié ont déjà été victimes de discriminations lors d’un séjour à l’étranger. Et moins d’un tiers révèlent leur identité de genre ou leur orientation sexuelle en déplacement.

Un stress accru

Une stratégie courante mais pas anodine. «Retourner dans le placard implique de corriger des automatismes du quotidien, d’être continuellement en contrôle, explique Léïla Eisner, également maître assistante en psychologie sociale à l’Université de Zurich. Ce stress potentiel a des effets négatifs sur la santé.»

Bourlingueuse «bas carbone» et bi, Estelle a traversé la Russie à l’aller et au retour pour éviter l’avion, en cachant son orientation. «Je suis généralement perçue comme hétéro. Et à la frontière, les services secrets fouillent surtout les ordinateurs et les téléphones à la recherche de liens avec la guerre en Ukraine.» La Parisienne de 29 ans a ainsi supprimé ses applications Instagram ou Facebook et créé une fausse session sur son PC.

«J’avais un autre avantage: je ne voyageais pas en couple.» Pas besoin donc de supprimer les photos d’une éventuelle copine, de baisers, ni de se retenir de commettre un malheureux geste d’affection automatique ou de réserver deux lits, voire deux chambres séparées dans les hôtels. «Dès qu’il y a une chasse aux sorcières menée par l’Etat et que les lois discriminatoires sont récentes, le danger peut être grand, avertit Léïla Eisner. Quand ces lois sont plus anciennes, souvent du temps des colonies et que le sujet n’est pas thématisé dans les médias, le risque peut diminuer.»

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Annoncer la couleur

Dans certains cas, se dévoiler a un effet sécurisant. «Ma copine est venue me rejoindre en Mongolie, pays relativement tolérant, surtout envers les couples de femmes, raconte Maylie. Dès qu’on a commencé à contacter des guides, on écrivait qu’on était un couple de meufs dès la première ligne du mail: si la personne répondait, c’est qu’elle était OK avec ça.»

Grand amateur de longues odyssées à vélo en solitaire et parfois en terres hostiles, Simon, lui, tombe le masque sur les applis de rencontre gays. «Pendant ces mois sur les routes, j’ai aussi envie d’avoir des relations sexuelles, confie cet ancien habitant de Martigny. Et comme je suis timide, c’est un bon moyen de nouer des contacts.» Simon appelle toutefois à la prudence. «Au Maroc, par exemple, il y a des guets-apens. Il faut toujours donner rendez-vous dans un lieu public d’abord. Souvent, les locaux que je rencontre sont tellement stressés. Si c’est à mon hôtel, on entre séparément.»

Se cacher? Pas question

D’autres préfèrent ne pas devoir se cacher du tout et éviter toutes les zones inamicales. «Je recherche surtout des endroits où je peux être moi-même sans me poser constamment des questions sur ma sécurité», appuie Danny Kronström. Le fondateur québécois de Gay Voyageur, populaire guide en ligne, relève l’existence d’un débat au sein de la communauté.

«Certaines et certains considèrent qu’il faut voyager pour créer des ponts et favoriser le dialogue, tandis que d’autres boycottent les destinations anti-LGBTIQ+. […]Je n’irais par exemple pas aux Etats-Unis, martèle Léon Salin. Je n’ai pas du tout envie de soutenir un gouvernement transphobe et de m’y rendre alors que mes adelphes [membres de la même communauté] trans essaient de le quitter.» Suivi par plus de 100 000 personnes sur Instagram, l’influenceur trans et militant craindrait par exemple de se faire reconnaître à la douane et expulser.

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Reste que depuis sa transition médicale le Lausannois peut davantage se permettre de visiter des sociétés moins ouvertes. «Avant, quand j’étais en couple lesbien, on n’allait jamais dans des lieux criminalisant l’homosexualité, se rappelle l’auteur du livre D’un monde à l’autre (Ed. Leduc). Aujourd’hui, avec Lakna, ma copine, on passe pour le couple hétéro que nous sommes. C’est un peu une libération.»

Les enfants chamboulent tout

A contrario, l’arrivée d’un enfant dans une famille homoparentale peut tout chambouler dans l’autre sens. La créatrice de contenu Marie-Clémence Bordet y a consacré une vidéo en juin. Avant, la Française vagabondait «un peu partout dans le monde avec [sa] femme sans trop [se] poser de questions».

Aujourd’hui, impossible de demander à ses deux filles de mentir à propos de leurs deux mamans. «C’est l’inverse de ce que j’essaie de leur inculquer: que leur famille est belle et qu’il faut en être fières. […] On a renoncé à pas mal de pays et on fait le choix de ne plus aller dans les pays où l’homosexualité est condamnée.» Avant le départ, l’autrice d’On ne choisit pas qui on aime (Ed. Flammarion) regarde entre autres si la parentalité LGBTIQ+ est reconnue. Si elle ne l’est pas et qu’une des filles doit être hospitalisée, il est possible qu’une seule des deux mères puisse l’accompagner.

Vivre une utopie à Mykonos

Robin Corminboeuf et son mari privilégient «plutôt des destinations où notre orientation sexuelle (et statut matrimonial) ne posera pas problème». «Je ne suis pas très à l’aise avec l’idée d’être traité différemment de la population locale juste parce que je suis un client, européen, blanc, même s’il nous est arrivé de faire des exceptions», avoue le lauréat du Prix du roman gay 2023 pour Un été à M. (Paulette Editrice).

Pour les virées entre amis, l’ex-rédacteur en chef du magazine queer romand 360° choisit «souvent des destinations gay friendly comme Mykonos», remplies de bars, de soirées thématiques, où l’homophobie n’existe (presque) pas. «Pour tout le monde, les vacances, c’est renverser l’ordre symbolique, mettre son monde la tête à l’envers. Pour les mecs gays, il me semble que c’est ce qui se joue ici: sortir du réel homophobe, de cet ordre social hétéronormé. Perso, je m’y sens bien. Je vois bien que ça ne passe pas l’épreuve du réel, mais c’est un vrai moment de repos, où tu peux baisser ta garde.»

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Marketing ou réalité?

Croisières lesbiennes, safaris gays, colonies de vacances pour jeunes transgenres, applications comme Misterb&b – version homo d’Airbnb: le marché du tourisme LGBTIQ+ est en plein boom. «Aujourd’hui, évalué à 385 milliards de dollars, il devrait atteindre 660 milliards de dollars en 2033», écrit dans un e-mail LoAnn Halden, porte-parole de l’IGLTA, association internationale du tourisme LGBTIQ+.

La niche n’en est plus une. «A la base, il y a des personnes discriminées, qui ont des besoins de sécurité et des envies, relève Léïla Eisner. Celles-ci représentent un marché où il existe peu d’offres, qu’on peut facilement développer. Résultat: le modèle économique fonctionne bien. Souvent, il y a des personnes concernées à la base de ces business. Mais des fois, c’est juste du marketing.» Un élément de plus à vérifier avant de fermer la valise.

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