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Retirage exceptionnel des Fables de La Fontaine
« Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » Jean de La Fontaine n’a pas écrit un recueil pour les classes de cours élémentaire. Il a porté à son point de perfection un genre tenu pour mineur, et il l’a fait dans la langue qui a fixé, pour deux siècles, le français classique.
Deux cent quarante-trois fables, publiées entre 1668 et 1694, réparties en douze livres : c’est l’un des rares textes dont tout le monde cite un vers, et que presque plus personne ne possède en entier.
L’édition Kontre Kulture remet cette œuvre à l’honneur : couverture rigide, 608 pages, 535 gravures de Gustave Doré.
Trois recueils, un seul livre
La Fontaine naît le 8 juillet 1621 à Château-Thierry, dans une famille de maître des Eaux et Forêts. Il meurt à Paris le 13 avril 1695. Entre les deux, une vie de protégé : Fouquet, puis la duchesse d’Orléans, la duchesse de Bouillon, Mme de La Sablière. Il entre à l’Académie française en 1684, non sans mal : Louis XIV lui tenait rigueur d’être resté fidèle à Fouquet, le surintendant des Finances arrêté en 1661, pour qui La Fontaine avait plaidé en vers.
Les Fables ne sont pas un coup d’éclat de jeunesse. Le premier recueil paraît en 1668, chez Claude Barbin et Denys Thierry : Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine. Six livres, dédiés au Dauphin, alors âgé de sept ans. Cent vingt-quatre fables. Le grand format de 1668 (les bibliophiles disent un in-4°), orné d’une gravure de François Chauveau en tête de chaque fable, est le volume de présentation. À côté sort un format plus petit, pour la lecture courante. Le titre de 1668 annonce la couleur : ce ne sont pas des histoires inventées, ce sont des fables choisies et mises en vers.
La Fontaine le dit dans sa préface, et il ouvre le volume par une Vie d’Ésope. Ésope est sa source principale, déjà réécrit en latin par Phèdre. Il prend aussi çà et là une anecdote à Horace ou à Tite-Live, un tour aux récits animaliers du Moyen Âge, et, plus tard, plusieurs sujets venus d’Inde par le recueil arabe et persan Kalîla et Dimna. La matière est ancienne. Le vers, le rythme et la malice sont de lui.
Le deuxième recueil attend dix ans. Livres VII à XI, 1678-1679, dédiés à Mme de Montespan. Le ton change. Moins d’apologues brefs à morale affichée, plus de poèmes, plus de liberté, plus de politique à peine voilée. Les Animaux malades de la peste, Le Pouvoir des fables, Le Savetier et le Financier ne sont plus des leçons pour un enfant de sept ans.
Le troisième recueil, achevé d’imprimer en septembre 1693 et paru en 1694, est dédié au duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV. C’est le livre XII des éditions modernes. La Fontaine y est vieux, presque pieux, et toujours joueur. Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire ferme le cycle sur le retrait du monde. La numérotation en douze livres est en partie une construction postérieure : le lecteur d’aujourd’hui tient un monument que l’auteur a publié en trois temps, sur vingt-six ans.
Ce que la fable fait, et que l’école ne fait plus
Au XVIIIe siècle, précepteurs et collèges font déjà apprendre des fables pour la langue et la morale. Rousseau s’en agace dans l’Émile (1762) : l’enfant retient l’histoire, pas la leçon. Ce n’est pas encore un programme. Ça le devient avec l’école de Jules Ferry, gratuite en 1881, obligatoire et laïque en 1882. Les manuels du primaire en tirent un exercice de mémoire. En classe n’entrent que cinq ou six pièces sues par cœur, morale collée au bas de la page. Le recueil, lui, reste dehors. C’est le contraire du geste de La Fontaine.
La morale, chez lui, est souvent un leurre, ou un demi-mot. Le Corbeau et le Renard n’enseigne pas seulement qu’il ne faut pas écouter les flatteurs : il montre un art de la parole qui obtient le fromage, et un maître qui s’en va en riant. Le Loup et l’Agneau dit que la raison du plus fort est toujours la meilleure, puis le démontre sans s’en excuser. La Cigale et la Fourmi n’est pas un tract sur l’épargne : la fourmi est dure, la cigale a chanté, le lecteur reste entre les deux. Le Chêne et le Roseau inverse l’orgueil du fort. La Chauve-souris et les deux belettes décrit la girouette : « Je suis oiseau : voyez mes ailes » ; « Je suis souris : vivent les rats ! » On peut y lire un changement de parti. On peut y lire toute duplicité qui survit en changeant de nom.
La Poule aux œufs d’or est la fable de l’avarice qui tue sa source. Les Animaux malades de la peste est un procès où l’âne, le plus faible, paie pour la cour. Le Meunier, son fils et l’âne épuise l’opinion d’autrui jusqu’à l’absurde. Aucune de ces pièces ne se réduit à la phrase qu’on fait recopier.

La Fontaine le savait. Il prévient, dans Le Pouvoir des fables, que l’apologue entre où le discours direct échoue. Il instruit en ayant l’air distrait : vers inégal, chute sèche, mot juste. « La raison du plus fort est toujours la meilleure » ouvre Le Loup et l’Agneau. « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » est dans Les Animaux malades de la peste. Ce n’est pas une leçon pour se consoler. C’est une société de rangs, de faim et de ruse, dite sans pamphlet.
La langue
Taine voyait dans les Fables une petite comédie en cent actes : des scènes, des caractères, une société. Sainte-Beuve y revenait pour la langue, comme à une eau claire. La Fontaine a laissé au français des manières de dire qu’on entend encore. Il coupe la phrase pour faire entendre une voix. Il met le lecteur dans la scène, au lieu de raconter de loin. Il passe au présent, et l’on y est. La morale tient en un vers, parfois en une demi-ligne : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Il n’écrit pas pour éblouir l’Europe savante. Il le fait pourtant. La netteté voyage mieux que l’emphase.
Relire les Fables, ce n’est pas exercer une nostalgie de manuel. C’est retrouver un usage de la langue où chaque mot porte, et un usage du récit où l’animal dit le vrai sur l’homme sans le sermon. L’enfant peut entrer par La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf. L’adulte ressort par Le Lion devenu vieux ou Les Obsèques de la lionne. Le même volume sert les deux âges. Peu de livres français ont cette amplitude.
Doré, 1867
Gustave Doré illustre les Fables en 1867, chez Hachette, en deux volumes. Il a alors le trait des Contes de Perrault et de l’Enfer de Dante : noirs profonds, bêtes presque humaines, forêts et cours royales. Avant lui, dans les manuels, le renard est un petit dessin posé au-dessus du texte. Doré en fait une scène. Le lion malade de la peste n’est plus un animal isolé : on voit la cour autour de lui, et les bêtes qui accusent l’âne. La Mort qui parle au bûcheron n’est plus une idée : elle a un corps, une faux, une présence. Cette édition du XIXe siècle est devenue, pour des générations, le visage du texte.
Ce n’est pas une anthologie des pièces « au programme ». C’est l’intégrale, dans un format qui se feuillette et se garde. Chauveau, en 1668, avait déjà compris qu’une fable se voit. Doré l’a compris autrement. Avoir les deux mémoires, le vers et la planche, change la lecture.
L’ouvrage Kontre Kulture reprend ce corpus graphique : 535 gravures, couverture rigide, 608 pages.
Pourquoi ce retirage ?
L’édition de poche dédiée aux scolaires a fait son office, transmettant dix pièces et une morale mais aplatissant le reste.
Ce relié de six cents pages édité en 2022 par notre maison a pour but de rappeler que La Fontaine n’est pas un auteur de récitation, mais l’égal, dans un autre registre, des grands moralistes du siècle, La Rochefoucauld, La Bruyère, Pascal sur un autre versant.
Dans la même veine, Kontre Kulture a déjà rendu des textes du patrimoine devenu introuvable ou mal édité. Les Fables n’étaient pas introuvables, mais les rendre en grand format, avec Doré, est un choix d’éditeur : rendre au chef-d’œuvre un volume à sa mesure.


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