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A-t-on déjà entendu quelqu'un crier à ce point son aversion de la lecture? Lorsqu'il participait à l'émission On va s'gêner (présentée par Laurent Ruquier sur Europe 1 de 1999 à 2014), Jean-Marie Bigard adorait saborder la rubrique littéraire du vendredi, dans laquelle Isabelle Motrot, Christine Bravo, Philippe Alfonsi et quelques autres essayaient tant bien que mal de donner leur avis sur un livre paru récemment.
Il y avait certes là un peu de provoc gratuite et le plaisir de jouer les cancres pour amuser la galerie. Mais le propos de fond, lui, semblait bien sérieux: pour Bigard, les livres, c'est chiant, ça ne vaut pas le temps investi, et ça n'est jamais aussi intéressant que de tailler la bavette au bistrot du coin.
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Il est donc curieux que Jean-Marie Bigard ait accepté d'écrire (ou de coécrire) un livre, lui qui déteste les bouquins. C'est à croire que la possibilité de parler de lui pendant des centaines de pages sans jamais être interrompu aura été plus forte que tout. Dans l'épilogue, il évoque la dimension cathartique de cette phase d'écriture… qui ne lui aura visiblement pas fait prendre goût à la lecture pour autant.
Morts au tournant
En tout cas, Rire pour ne pas mourir existe, et il est relativement bien écrit, Bigard ayant eu (comme pas mal d'autres auteurs et autrices de cette série estivale) la bonne idée de se faire aider par quelqu'un (Lionel Duroy) qui sache construire un propos et maintenir le lectorat en éveil. À force de lire des biographies et des autobiographies, on finit par dégager quelques indicateurs assez simples permettant d'estimer le degré réussite (ou de plantade) de ce genre de livre. Ici, les indicateurs sont plutôt au vert.
Parmi les indicateurs en question, il y a le traitement réservé à l'enfance. Si c'est ronflant et que ça dure une éternité, vous pouvez tabler sur le fait que l'ensemble du livre sera superficiel, vide, dépourvu de regard et de partis pris. Trop de célébrités pensent que leurs souvenirs de cour de récré, les noms des instits qui les ont marqués et le goût de la soupe de mémé valent le coup d'être racontés. Grave erreur: une autobio, ce n'est pas un album souvenir. Il faut trier, couper, chercher pourquoi tel épisode mérite d'être couché sur le papier et pourquoi tel autre doit être sacrifié sur l'autel de l'efficacité.
Comme pour ses histoires drôles et ses sketches –et indépendamment de leur fond, éminemment discutable–, il faut reconnaître que Jean-Marie Bigard sait raconter. Lorsqu'il évoque son enfance, les détails ne sont là que pour poser un cadre. Quant aux événements relatés, ils sont assez forts pour que l'on comprenne que chacun va alimenter les traumatismes du petit Jean-Marie, ce qui aidera à expliquer pas mal de choses sur sa façon d'être à l'âge adulte.
Le cancer du pancréas qui foudroie sa mère alors qu'il est à peine sorti de l'enfance n'est même pas l'élément le plus tragique de la partie consacrée à l'avant-succès. Un an plus tard, son père est retrouvé mort chez lui, dans des circonstances atroces («les murs de la cage d'escalier sont maculés de sang»): il a été abattu à l'arme à feu par un bûcheron ardennais dont il avait commencé à fréquenter l'ex-compagne. L'enquête montrera que cette dernière, présente au moment des faits, a agi en tant que complice, permettant au meurtrier d'entrer dans la maison sans effraction.
Perdre ses deux parents coup pour coup, avoir vu sa mère souffrir le martyr jusqu'à la dernière seconde mais ne pas avoir pu dire au revoir à son père, froidement abattu alors qu'il tentait de reconstruire sa vie: on n'imagine sans doute pas à quel point tout ceci fut traumatisant pour le jeune Jean-Marie, qui a alors donné libre cours à tout son potentiel mélancolique.
Le plus drôle de France, le plus triste de Troyes
Car Jean-Marie Bigard est un triste, un vrai. Aujourd'hui, après avoir été déchu de son titre d'«humoriste le plus drôle de France» (c'est lui qui le dit) et avoir subi plusieurs AVC, il l'est ouvertement; mais en réalité, il l'a toujours été. Que l'on soit bien d'accord: ça n'a jamais et ça ne sera jamais une excuse pour la misogynie permanente de son «œuvre», et encore moins pour ses nombreuses blagues mettant en scène des viols. Mais il y a tout de même quelque chose de fascinant dans ce double visage, qu'il n'est pas le seul à arborer, du mec qui fait pisser de rire une partie de l'assemblée mais qui n'a au fond qu'une envie: se faire hara-kiri.
Bossant comme barman dans l'Aube, il écrit par exemple ceci: «Qui aurait pu penser que l'homme sûrement le plus triste de toute la ville de Troyes, au milieu de ces années 1970, deviendrait la coqueluche des marchands d'ivresse?» Réputé pour réaliser un chiffre d'affaires démentiel derrière chaque comptoir où il passe, Jean-Marie Bigard est en effet plébiscité par plusieurs gérants, tant son charisme et sa bonhommie permettent de vendre plus de verres que la moyenne.
Plus la lecture avance et plus se concrétise une impression étrange: Rire pour ne pas mourir semble être un livre tout à fait fréquentable. Certes, l'égo assez important de son auteur y est parfois un peu irritant, mais en même temps, quand on a vendu des millions de DVD et rempli des tas de Zénith ainsi qu'un Stade de France, n'a-t-on pas un peu le droit de penser qu'on est plus doué que les autres? C'est bien possible.
On peut même aller jusqu'à affirmer que Jean-Marie Bigard apparaît ici comme tout à fait sympathique, comme le bon pote un peu rustaud qu'on a envie d'écouter raconter sa vie toute la nuit en buvant quelques canons. Mais alors, c'est quoi le hic? Quelle est la différence entre le Bigard du livre et celui que l'on connaît publiquement, auteur du «Lâcher de salopes», complotiste option 11-Septembre et antivax, incapable de comprendre pourquoi sa blague du médecin qui provoque une «déchirure» chez une patiente est atroce et indéfendable?
Une autre époque
La réponse tient en plusieurs points. Tout d'abord, l'humoriste pense le plus sincèrement du monde que l'on peut dire tout ce que l'on veut sur scène, y compris des horreurs, sans pour autant y souscrire. Même s'il n'incarne pas réellement des personnages (la plupart du temps, lorsqu'il joue ses sketches, c'est en tant que lui-même), le simple fait de se trouver dans un cadre dit artistique suffirait selon lui à séparer l'homme de l'artiste. Jean-Marie Bigard vous dira toujours qu'il aime les femmes et qu'il ne veut que leur bien –et sachez qu'il le pense.
À propos du sketch du «Lâcher de salopes» (longue métaphore filée dans laquelle les femmes sont assimilées à du gibier), il y a dans le livre un passage qui résume bien le point de vue du bonhomme. Sans être sommé de se justifier (nous sommes en 2007, et à part quelques rares féministes aussi courageuses qu'isolées, tout le monde lui fout la paix), Bigard prend simplement le temps d'expliquer ce qu'il a voulu exprimer avec ce sketch:
«J'ai beau être un mec comme les autres, je trouve assez ignoble cette espèce de chasse à la femme. Ignoble, cette cupidité que nous dissimulons sous des sourires et un romantisme de pacotille. […] Si les femmes découvraient ce qui nous traverse quand on leur tourne autour dans ces moments-là, elles s'enfuiraient, en effet, comme des perdrix. Et elles n'auraient pas vraiment tort.»
Puis vient le moment de la création: «Soudain, tous les termes de chasse me reviennent à l'esprit, et j'assiste, subjugué, ébloui, à la naissance de mon sketch.» Notez l'immense égo du bonhomme, à deux doigts de se comparer à Léonard de Vinci. «C'est en même temps juste, insupportablement juste, et d'une vulgarité pratiquement insoutenable. Mais c'est notre propre vulgarité que je mets en scène, et je ne doute pas une seconde que les hommes s'y reconnaîtront.»
Cette note d'intention est perturbante. On se laisserait presque convaincre par l'argument consistant à dire que pousser le curseur de la vulgarité à fond permet de pointer du doigt la façon dont les hommes considèrent les femmes qu'ils rencontrent. Mais le problème, ce que Bigard ne dit pas, c'est que lorsqu'il joue ce texte sur scène, son public ne rit pas de lui (ou de son «personnage»), mais avec lui. Les gens aiment au premier degré cette métaphore et la vulgarité misogyne qui la constitue. Mais s'il n'est pas conscient de ce que provoque réellement un tel sketch, il est tentant de croire Bigard lorsqu'il nous dit qu'il l'a autant écrit pour faire rire que pour dénoncer.
Pour le reste, si le livre est mille fois moins hargneux, violent et agressif que ce que l'on connaît de lui en 2026, c'est tout simplement parce que 2007, c'était vraiment une autre époque. Effectivement, il y avait alors peu de monde pour remettre en question sa vision de l'humour et des femmes. Depuis, il a été sommé de se réfléchir aux conséquences de ses blagues, ce qui aurait dû l'amener à en rayer au moins quelques-unes de son répertoire. Or, cela l'a plutôt poussé à insulter pas mal de monde, dont Muriel Robin et quelques autres, qualifiées en 2019 de «connasses qui veulent avoir des couilles» pour avoir tenté de lui faire entendre raison.
En 2007, le gilet jaune était juste un équipement de sécurité à posséder dans sa boîte à gants, pour lequel Karl Lagerfeld n'avait même pas encore fait de promotion. Le Covid-19 n'existait pas et Didier Raoult était encore un scientifique respectable. En revanche, les tours jumelles du World Trade Center avaient déjà été détruites par des avions, mais Jean-Marie Bigard ne commencerait à affirmer le contraire qu'un an plus tard.
Le point de bascule est sans doute là, comme le montre d'ailleurs le youtubeur Misterfox dans la deuxième des trois vidéos documentaires qu'il consacre à l'humoriste: c'est en 2008 que Jean-Marie Bigard bascule conspi, bien aidé en cela par des médias qui se régalent d'avance à l'idée de le convier sur leurs plateaux. Invité à venir promouvoir la pièce Clérambard, de Marcel Aymé, qu'il s'apprête à jouer au théâtre Hébertot, il n'est bientôt plus interrogé que sur ces questions.
Donnez-nous le tome 2
Mais le Bigard de 2007, celui de Rire pour ne pas mourir, semble encore loin de cela, ce qui lui laisse le temps de retracer son parcours d'humoriste sans être sur la défensive, mais aussi d'évoquer sa romance avec Claudia, danseuse brésilienne officiant alors au Paradis Latin, rencontrée en 1990. Avec elle, il va vivre durant deux décennies une histoire aussi longue qu'intense, rythmée par les graves problèmes de santé de celle-ci et par leur combat désespéré pour tenter de devenir parents.
Le fait que Rire pour ne pas mourir ait été écrit quelques années avant leur divorce contribue à la douceur du ton: cette femme, qu'il présente comme l'amour de sa vie et dont il se veut l'ange gardien, est louée du début à la fin du livre. Le ton aurait sans doute été nettement moins fleur bleue quelques années plus tard; depuis leur séparation, Bigard, pas loin d'être ruiné, ne se gêne jamais pour faire savoir que son ex-épouse l'a ponctionné de la moitié de sa fortune, ce qui inclut une maison au Brésil.
Bref, voilà un livre dont l'écriture et la parution tombèrent à point nommé, tant il donne une assez bonne image du comique et de l'homme. Près de vingt ans après, on rêverait qu'une maison d'édition opportuniste propose à Jean-Marie Bigard de donner une suite à ses mémoires. Ce serait autrement plus croustillant. Il y aurait mille polémiques à commenter (pour les étouffer ou les amplifier), mille comptes à régler, le tout orchestré par un septuagénaire aigri et en fin de course n'ayant plus rien à perdre.
Ici, même l'échec absolu de L'Âme sœur, son film fantastico-romantique sorti en 1999 et n'ayant réuni que 44.663 personnes en salles, est expliqué avec une certaine mesure, loin de la mauvaise foi de Vincent Lagaf' à propos du bide du Baltringue (41.109 billets vendus). Lorsqu'il nous raconte le jour de la sortie, le Bigard de 2007 nous fait de la peine:
«C'est un coup sur la tête phénoménal. […] Sur cinq séances, dans un cinéma de Bordeaux par exemple, pas une entrée! Dans les autres, quelques dizaines ici ou là, mais rien. Comme si les gens ne faisaient pas le lien entre le clown de 100% tout neuf [l'un de ses spectacles, ndlr] et l'acteur […]. À moins que faisant le lien, ils ne veuillent me signifier que s'ils m'aiment comme artiste sur les planches, je ne les intéresse pas, mais alors pas du tout, dans une histoire qui semble baigner dans le surnaturel et les bondieuseries. Je termine l'après-midi ivre mort, fracassé, et je ne serais même pas capable de dire qui me ramène ce soir-là jusqu'à ma maison de Belleville.»
À choisir, et malgré l'utilisation de l'alcool comme exutoire, on aurait préféré conserver ce Bigard-là plutôt que de récupérer le Bigard des années 2008-2026, celui qui dit préférer voter Jordan Bardella plutôt que Jean-Luc Mélenchon, celui qui hurle, éructe et insuilte au moindre désaccord, celui qui véhicule les théories du complot les plus sottes.
Mais puisqu'on ne peut faire machine arrière, il serait tellement intéressant de lire ses confessions, des propos potentiellement plus réfléchis et moins instantanés que ceux qu'il tient de manière incontrôlée derrière les micros de ceux qui souhaitent faire gonfler leur audience. À n'en pas douter, cela donnerait un livre précieux pour tenter de comprendre un peu mieux les hommes cisgenres hétéros blancs de plus de 50 ans, que le sentiment d'être mis sur le banc de touche pousse à réagir comme de gros crétins immatures.





























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