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C'est un chiffre qui en dit long sur le chemin qu'il reste à parcourir pour parvenir à la parité hommes-femmes dans le domaine des sciences. Sur l'ensemble des prix Nobel attribués depuis 1901 dans les catégories relevant de la recherche, seulement 3,9 % l'ont été à des femmes. Et il a fallu attendre 2014 pour que l'Iranienne Maryam Mirzakhani soit la première mathématicienne à recevoir la médaille Fields.
L'effet Matilda
Cette énorme différence entre les deux sexes s'explique notamment par l'effet Matilda, la tendance historique, aujourd'hui bien documentée, à minimiser ou à ignorer les contributions des femmes scientifiques au profit de leurs collègues masculins. Décrit par l'historienne Margaret W. Rossiter en 1993, ce phénomène tire son nom de la militante féministe Matilda Joslyn Gage. Les découvertes de chercheuses comme Rosalind Franklin, Jocelyn Bell ou Lise Meitner en sont des exemples célèbres.
À l'occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de sciences, Futura est allé à la rencontre d'Isabelle Vauglin, astrophysicienne au Cral (Centre de recherche astrophysique de Lyon) et vice-présidente de l'association Femmes & Sciences, pour faire le point sur la situation.
Isabelle Vauglin : C'est venu très tôt. Lorsque j'était petite, mon grand-père m'emmenait regarder les étoiles le soir. C'est lui qui m'a appris la Grande Ourse, la Petite Ourse, Cassiopée, Pégase, etc. J'ai toujours eu envie de comprendre ce qu'il y avait dans le ciel. L'astronomie est une science extraordinaire, parce que n'importe qui peut lever les yeux vers notre laboratoire.
Après avoir obtenu un bac C, j'ai fait un DEA d'astrophysique, puis j'ai débuté une thèse à Lyon qui portait sur la conception et la réalisation d'une des toutes premières caméras infrarouges. À l'époque, en 1985, c'était vraiment le tout début de cette technologie. Depuis, je n'ai pas arrêté de creuser ce sujet. J'ai notamment travaillé sur le programme Demis (Deep Near Infrared Southern Sky Survey), qui a permis de réaliser une cartographie complète du ciel austral.
Futura : Vous êtes aussi une astrophysicienne qui œuvre pour une meilleure reconnaissance des femmes dans les domaines scientifiques, notamment en étant vice-présidente de l'association Femmes et Sciences. Depuis le début de votre carrière, avez-vous constaté des progrès ?
Isabelle Vauglin : C'est le cas. Il y a des progrès, mais la balance est encore loin d'être équilibrée. Quand j'ai commencé, l'astrophysique était la science fondamentale la plus féminisée. Il y avait entre 26 et 28 % de femmes. À l'heure actuelle, c'est un peu au-dessus de 20 %. Il y a moins de postes et à dossier égal, c'est presque systématiquement un homme qui est choisi. Depuis quelques années, il y a cependant une prise de conscience... Les jurys de sélection aux concours sont désormais sensibilisés aux biais de genres.
Néanmoins, il y a des domaines qui vont vraiment dans le mauvais sens. Le pire, c'est le numérique et l'informatique avec seulement 10 à 15 % de femmes, alors qu'elles étaient majoritaires dans les années 1970. C'est vraiment préoccupant, parce que l'intelligence artificielle a déjà des conséquences importantes sur nos vies, et elle en aura encore plus dans les années à venir. Si cette technologie est conçue par des hommes pour des hommes, cela va perpétuer les stéréotypes, voire même les amplifier. C'est un problème majeur.
L'effet Matilda désigne la tendance à invisibiliser les découvertes des femmes scientifiques. © France Culture, YouTubeFutura : Au-delà du nombre de postes attribués, il y a aussi l'effet Matilda. Ce phénomène est-il désormais mieux pris en compte ?
Isabelle Vauglin : L'effet Mathilda caractérise la minimisation, voire le déni de la contribution des femmes à l'avancée des sciences. C'est quelque chose qui est extrêmement présent, à tous les niveaux, partout, dans tous les laboratoires. C'est très pernicieux. Par exemple, les scientifiques sont jugés sur la qualité et la fréquence de leurs publications... Or, sur un sujet équivalent, les articles dont le premier auteur est un homme sont beaucoup plus cités que les articles équivalents dont le premier auteur est une femme. C'est vraiment factuel.
Autre exemple, il y a au moins six femmes qui auraient dû avoir le prix Nobel, alors que ce sont leurs maris ou leurs directeurs de thèse qui l'ont eu à leur place. Ça a notamment été le cas de l'astrophysicienne Jocelyn Bell, la découvreuse des pulsars. À l'époque, il y avait eu une énorme controverse. Même Carl Sagan s'en était ému.
Futura : En 2027, les noms de 72 femmes scientifiques vont être gravés sur la tour Eiffel. Est-ce que ce type d'initiative permet d'aller dans la bonne direction ?
Isabelle Vauglin : Oui, c'est certain. L'invisibilisation des femmes scientifiques prive les jeunes filles de références auxquelles elles pourraient s'identifier pour choisir une carrière de chercheuse.
En tant qu'ancienne présidente de Femmes & Sciences et actuelle vice-présidente, j'ai en grande partie porté ce projet pendant quatre ans et demi. Nous avons choisi la Tour Eiffel pour la puissance du symbole et parce que c'est un bâtiment qui pouvait mettre un coup de projecteur sur ces femmes plus qu'aucun autre.
Nous avons dû mettre beaucoup d'énergie pour arriver à faire bouger les lignes. Le plus difficile a été d'arriver à faire réagir les propriétaires de la Tour Eiffel, notamment la mairie de Paris. J'ai envoyé un nombre incalculable de courriers, de dossiers, de mails. Nous avons fini par réussir. C'est une étape très importante, mais ça ne solutionne pas le problème. Nous allons continuer à faire des interventions dans les classes pour convaincre les jeunes filles de choisir une carrière scientifique. La société a besoin de chercheuses pour apporter une diversité de points de vues et d'idées.


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