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Mickaëlle Paty, sœur du professeur assassiné en octobre 2020, a accompagné le film qui retrace les onze jours qui ont précédé la mort de Samuel Paty, L’Abandon, réalisé par Vincent Garenq, présenté hors compétition au Festival de Cannes et en salles ce mercredi 13 mai. Elle se confie sur cette expérience aussi intime que nécessaire.
Propos recueillis par Nathalie Chifflet - Aujourd'hui à 11:55 - Temps de lecture :
« Je ne connaissais pas toute sa filmographie, j’ai donc pris le temps de m’y plonger. Ce que j’ai découvert, c’est une forme d’intelligence à jouer les personnages : il s’efface totalement, il se met au service du rôle. Sa sensibilité sied au personnage de Samuel ».
« Samuel, au quotidien, avait une grande assurance. Mais en même temps, il avait cette grande sensibilité, et il fallait que l’acteur soit capable de la faire ressentir. Samuel n’a pas abandonné son poste. Pourquoi n’a-t-il pas fait davantage de bruit pour qu’on prenne en considération les menaces ? Il croyait que l’institution était là pour le protéger. Et comme on le comprend à travers le film, personne n’était au rendez-vous ».
« C’est un enchaînement de petites choses : des failles, des renoncements, des excuses demandées qui n’auraient sans doute pas dû l’être, face à un niveau de menace qui était pourtant très élevé et perçu par beaucoup. Mon frère avait dit qu’il était menacé par des islamistes locaux, le collège entier le savait. Et ceux qui auraient dû le défendre, ceux que le titre d’abandon désigne, auraient pu agir. Auraient dû. Et la vraie question, c’est « L’ont-ils seulement voulu ? »
« Simplement raconter les faits ne suffit plus. Il faut remettre une forme de réalité : Samuel n’est pas juste une photo, celle que tout le monde connaît, c’était un homme. Et il faut quelque part le ressusciter, le temps d’un film d’une heure quarante, pour que tout le monde se rappelle que ce n’est pas un fait divers. C’est un fait de société. En le réincarnant, en l’invoquant presque, je pense que ce qui s’est passé peut être mieux compris. Et la finalité que l’on aspire tous à atteindre, c’est qu’un événement aussi tragique ne se reproduise pas ».
« Cette liberté devait s’inscrire dans quelque chose de vraisemblable. Ce qu’il faut comprendre, ce sont ces onze jours. Il fallait construire un récit cohérent, avec une chronologie. Autrement, ça aurait été un patchwork, plus proche du documentaire. Et puis, je pense que ça rend honneur à Samuel : s’il y a bien une chose pour laquelle il militait, c’était pour nos libertés. Il aurait été paradoxal de tout imposer. Moi, j’avais cette position de vigie, à rester au plus près des faits. Et on l’a construit en bonne intelligence ».
« Dès le début des années 2000, des voix alertaient déjà sur les menaces que subissaient les enseignants, des cas de censure, des pressions diverses. En 2015, Al-Qaida avait publiquement demandé que des professeurs en France soient pris pour cibles. Cela était connu, relayé, la DGSI était informée, et on a minimisé. On entendait dire : « Non, on ne va pas tuer un prof ». Et pourtant. C’est la chronique d’une mort annoncée. Un jour, un officier des renseignements territoriaux m’a demandé une dédicace pour mon livre. Il voulait que j’écrive ce que je pensais vraiment. Voilà ce que j’ai écrit : « Quand l’ordre est absurde, il faut savoir désobéir à l’ordre ». Il m’a répondu : « Ils ont complètement merdé ».
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« Il donne matière à réparer. Mais la réparation ne pourrait venir que de ceux qui ont failli et qui prendraient enfin les choses en main, pour faire en sorte que la parole du professeur redevienne supérieure à celle de l’élève ou des parents d’élèves. Mais pour l’instant, j’ai l’impression qu’on est toujours en 2020. Le regard qu’on porte sur les enseignants, sur leur déontologie, sur la revalorisation de ce métier ».
« Après une phase de sidération, les premiers mots que j’ai trouvés ont été : « J’ai vu Samuel ». C’était l’essentiel. C’était important qu’on n’ait pas trahi qui il était. Le film finit toujours de la même façon que ce qui s’est passé, c’est forcément douloureux. Mais en le regardant, je me surprenais à me dire : « Le prochain coup, quelqu’un ne va pas rater l’alerte, et ça va changer le cours des événements ». Ce sentiment, cette espèce d’espoir malgré tout, c’est peut-être ce que le cinéma peut offrir que les procès ne peuvent pas ».


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