• Accueil
  • Social
  • Alain Bauer : « L’arbre Mélenchon ne peut cacher la forêt du mouvement social »

Professeur émérite de criminologie au Conservatoire national des Arts et Métiers, Alain Bauer décrypte les nombreuses violences urbaines qui ont assombri « la journée de mobilisation contre la vie chère », un peu partout en France.

Propos recueillis par Stéphane Pulze - Aujourd'hui à 06:32 - Temps de lecture :

Digiteka PlaceHolder

Alain Bauer. Photo archives Fabrice Hébrard

Alain Bauer. Photo archives Fabrice Hébrard

Figure publique influente des questions de sécurité et de défense, intervenant régulier des médias et auteur prolifique, Alain Bauer , expert reconnu - qui conseille de nombreuses institutions françaises et étrangères – pose un regard éclairé sur cette journée charnière de la mobilisation qui a viré au chaos dans de nombreuses grandes villes.

Ces débordements d’une violence inédite vous ont-ils surpris ?

« Hélas non. J’avais indiqué que le cumul entre ce qui restait dans les mémoires des “Gilets jaunes” de 2018 rencontrant la “Génération Nahel” de 2023 (NDLR, il fait référence aux émeutes consécutives à la mort de Nahel Merzouk, un adolescent de 17 ans, tué à bout portant par un policier, invoquant un refus d’obtempérer et la légitime défense) pourrait provoquer un cocktail particulièrement violent. Mais la France connaît ou subit des Jacqueries (NDLR, révoltes paysannes au Moyen Âge contre la noblesse) depuis mille ans. Cette violence n’est donc pas inédite, mais récurrente, tant l’État ne sait pas anticiper les crises et joue attente ou pourrissement, comme si les mémoires sociales allaient disparaître en quelques jours ou quelques semaines. »

Des mairies saccagées, des bâtiments publics détruits, c’est l’État qui était clairement visé ?

« Absolument. Y compris, comme en 1871, lorsque l’Hôtel de ville de Paris fut incendié. Les institutions de proximité, médiathèques, écoles, mairies, sont de plus en plus ciblées, particulièrement depuis 2023. Chaque mouvement social modifie les modes d’action et permet, depuis au moins quarante années et le grand mouvement étudiant de 1986, à une coalition de colères de s’exprimer contre les forces de sécurité, les pompiers, les enseignants, les commerces, les services d’ordre syndicaux, les manifestants eux-mêmes. La confrontation sert aussi les intérêts des petites mains désœuvrées du narcotrafic qui en profitent pour signifier leur conquête progressive des territoires. »

La France, à l’image de Paris, s’est embrasée lors de la mobilisation du samedi 17 octobre. « Une violence qui n’est pas inédite mais récurrente », selon Alain Bauer. Photo SIPA/Alexander Vasiliyev

La France, à l’image de Paris, s’est embrasée lors de la mobilisation du samedi 17 octobre. « Une violence qui n’est pas inédite mais récurrente », selon Alain Bauer. Photo SIPA/Alexander Vasiliyev

« Casseurs ou pilleurs ont surfé sur le mouvement pour affronter l’État ou faire leurs courses »

Le contraste est saisissant avec la grande majorité des manifestations de contestation déroulées dans le calme…

« Oui, une seule manifestation mais plusieurs atmosphères. Des centaines de milliers de personnes ont aussi défilé joyeusement et des milliers de casseurs ou de pilleurs ont “surfé” sur le mouvement pour affronter l’État ou “faire leurs courses”. Ce qu’on appelle la “nébuleuse” est apparue il y a quarante ans pour profiter des manifestations pour d’autres motifs, politiques ou purement criminels. »

Les forces de l’ordre ont donné l’impression d’être débordées. Comment l’expliquez-vous ?

« Le maintien de l’ordre évolue. Après 1968, 1986, 1993 et 1995, 2005, 2018… Il doit s’adapter aux mouvements et aux acteurs. Mais il a été durablement affaibli par la réduction des effectifs de CRS ou de gendarmes mobiles, par la difficulté d’adaptation à la mobilité par les réseaux sociaux des groupes aguerris qui affrontent politiquement l’État, mais aussi à la capacité de mobilisation de jeunes hommes, loin d’être politisés, qui veulent la casse, la castagne et le shopping, notamment de marques de luxe. Comme les préfets Grimaud en 1968, Paolini en 1986, Lallement en 2019, qui ont imputé des mutations importantes des stratégies et tactiques, il va falloir tirer les enseignements des dernières crises subies. »

Quelles nouvelles mutations des forces de l’ordre faudrait-il envisager ?

« Il va falloir commencer par comprendre ce qui a changé et modifier en conséquence la mobilité, la coordination et le prépositionnement des forces et des moyens de ravitaillement en munitions adaptées. »

Le profil des casseurs divise : téléguidés par l’extrême gauche ou simples délinquants en mal de sensations fortes ?

« Il y a de tout. Mais la théorie de la manœuvre politique n’explique pas les masses en mouvement. Ni des manifestants et encore moins des casseurs et des pilleurs. Il se passe quelque chose de bien plus important. L’arbre Mélenchon ne peut cacher la forêt “amazonienne” du mouvement social. »

« Un mouvement social aboutit en général à une réaction autoritaire. Le parti de l’ordre gagne toujours provisoirement. »

Ces nouvelles violences ne font-elles pas le jeu du Rassemblement national ?

« Un mouvement social aboutit en général à une génération politique, une avant-garde radicale, et une réaction autoritaire. Le parti de l’ordre gagne toujours provisoirement. »

Selon vous, qui est responsable de ces débordements ? Chacun se renvoyant la balle !

« Ce sujet devra être traité par le Parlement ou le système judiciaire. J’essaie d’expliquer, de donner les moyens de comprendre. Je ne juge pas. »

Alain Bauer est l’auteur de Il faut sauver nos enfants , chez First Editions.

Articles les plus lusSocial