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Pendant que Santé Québec et le gouvernement se félicitent du succès du lancement du Dossier santé numérique (DSN), des médecins affirment que de graves problèmes techniques persistent, que l’outil accapare un temps fou aux urgences et que des renseignements sur les patients s’égarent dans le processus.
« Le problème, c’est que ce n’est pas toujours sécuritaire », explique la Dre Marie-Ève Thibault, qui travaille en groupe de médecine de famille ainsi qu’à l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska.
Depuis le lancement dans son hôpital du système mis au point par la firme américaine Epic, certaines des requêtes qu’elle y a inscrites ne se sont pas rendues à destination. Ça a notamment été le cas pour des prescriptions en pharmacie ou encore des demandes à un CLSC pour un suivi à domicile. « À chaque fois qu’on fait une demande ailleurs, il faut qu’on appelle pour s’assurer qu’ils l’ont reçue, et si c’est pour la bonne chose. Mais est-ce que tout le monde fait la double ou la triple vérification ? Probablement pas, parce qu’à un moment donné, il faut que tu sois capable d’avancer [dans] ta journée. »
Plus tôt cette semaine, Radio-Canada révélait que plusieurs médecins de la Mauricie et du Centre-du-Québec trouvaient très difficile l’adaptation au système d’Epic. Ils relataient que les dommages étaient particulièrement grands aux urgences, où le personnel perd un temps précieux à constituer les dossiers de nouveaux patients dans le logiciel. Des retards en radiologie et la réticence des médecins dépanneurs à travailler au CUISSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec en raison du projet pilote étaient également mentionnés.
Or, pendant ce temps, à l’Assemblée nationale, le gouvernement se félicitait du succès des projets pilotes lancés le 9 mai.
« Avec le DSN, on permet à nos centres hospitaliers de passer au XXIe siècle. Il me semble qu’il faut s’en réjouir, particulièrement parce que le système a bien fonctionné, s’est bien déroulé jusqu’à maintenant », a déclaré la première ministre Christine Fréchette mercredi lors de la période de questions. Un brin moqueuse, elle reprochait aux oppositions de ne plus lui poser de questions à ce sujet, faute de controverse. « D’ailleurs, on n’en a pas beaucoup entendu parler », a-t-elle lancé au député libéral Monsef Derraji.
Dans les semaines précédant le lancement du système, plusieurs médecins avaient sonné l’alarme dans les médias pour signaler un manque de préparation et de dangereux risques de défaillance. À l’exception d’une panne majeure survenue le lundi suivant la mise en place du DSN, la paralysie attendue ne s’est pas avérée.
Examens annulés, perte d’efficacité
Mais il ne faudrait pas en conclure pour autant que tout se passe bien, avancent les médecins qui se sont confiées au Devoir. Ainsi, cette semaine, le personnel de l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska a découvert que le logiciel annulait certains examens quand les patients obtenaient leur congé de l’hôpital.
« Le patient qui a besoin d’un scan du poumon pour s’assurer qu’il n’a pas un cancer, il a besoin de son scan qu’il soit hospitalisé ou non », souligne la Dre Alyson Baker, spécialiste en médecine interne dans cet hôpital de Victoriaville. « On s’en est rendu compte de ça parce qu’un patient a rappelé pour dire qu’il n’avait toujours pas eu son examen. Combien de patients qui sont tombés dans ce trou de souris là ? On ne le sait pas. »
Un ajustement s’impose, selon la médecin. « Il faut peut-être considérer des moyens de contournement, comme ressortir des bonnes vieilles feuilles de papier, jusqu’à ce qu’ils règlent le problème. »
Mais la Dre Baker ne veut pas que le gouvernement largue le système d’Epic pour autant. « Je veux qu’il fonctionne, le DSN, puis je veux qu’il soit déployé ailleurs ! » Car si Québec annule les prochaines phases et se limite aux projets pilotes en Mauricie–Centre-du-Québec et dans le nord de l’île de Montréal, « on va être plongés dans l’enfer et on va être tout seuls, parce qu’ils n’auront aucune motivation politique à améliorer le DSN », ajoute-t-elle.
Un médecin d’urgence de Victoriaville, qui a demandé l’anonymat par crainte de représailles, évalue que les médecins ont perdu de 25 % à 40 % d’efficacité depuis le lancement du DSN. « La fin de semaine dernière, il y a des patients avec des problèmes cotés niveau 4 [des problèmes mineurs peu urgents] qui ont attendu 25 heures. C’est du jamais vu », explique-t-il.
À ses yeux, on met la santé des patients à risque : « Parmi les patients qui attendent, il y en a dont la situation se détériore, et ça, c’est dangereux. »
À l’instar de ses collègues, il constate que des requêtes s’égarent dans le nouveau système. « Il a des demandes qui se perdent. Ça peut être très dommageable, et c’est ça qui nous inquiète. »
Certains problèmes rencontrés dès les premiers jours du projet pilote ne sont d’ailleurs toujours pas réglés, déplore-t-il. « On a deux options : la première, c’est une pause d’Epic de six mois à un an ; l’autre, c’est “réglez-moi mes problèmes et vite” ! »
Santé Québec dit prendre acte de la situation
« Les enjeux soulevés par les médecins et les équipes cliniques font l’objet d’un suivi rigoureux », a répondu Santé Québec au Devoir au lendemain de la publication de l’article de Radio-Canada.
À propos des problèmes de communication avec les pharmacies, la société d’État reconnaît qu’« il est possible que des délais temporaires soient observés, le temps que les équipes s’approprient les nouvelles méthodes ». Elle concède aussi que la « pression opérationnelle est importante » aux urgences.
Santé Québec juge toutefois que le nombre de médecins dépanneurs qui refusent de travailler au CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec en raison du projet pilote est « marginal ». La société d’État avance aussi que « des améliorations sont déployées de façon continue » et que les médecins sont informés des « correctifs ». « Nous les remercions de leur agilité et leur résilience dans cette gestion du changement », dit-elle.


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