Un jeune homme de dix-huit ans débarque dans une petite ville du Var, se fait appeler « Brutus » et entreprend de rebaptiser tout ce qui l’entoure aux couleurs de l’Antiquité révolutionnaire. Saint-Maximin devient « Marathon », la Sainte-Baume se transforme en « les Thermopyles ». Ce garçon n’est autre que Lucien Bonaparte, frère cadet du futur empereur, alors simple garde-magasin des vivres. Son passage va, sans qu’il le sache vraiment, contribuer à sauver l’un des plus beaux orgues de France.
À retenir
- En 1793, Lucien Bonaparte, alias « Brutus », rebaptise Saint-Maximin « Marathon » et la Sainte-Baume « les Thermopyles » en tant que garde-magasin révolutionnaire.
- Transformée en entrepôt de fourrage et de vivres militaires après le départ des dominicains en 1791, la basilique échappe ainsi à la destruction réservée aux symboles religieux.
- Son grand orgue Isnard (1772-1774), l'un des rares à avoir conservé 99 % de ses tuyaux d'origine, aurait été sauvé grâce à une Marseillaise jouée devant des conventionnels venus le détruire.
Quand Lucien Bonaparte devient « Brutus » le garde-magasin révolutionnaire
Né à Ajaccio en 1775, Lucien Bonaparte arrive à Saint-Maximin en septembre 1793. Il a dix-huit ans et occupe un poste bien éloigné de la gloire militaire que connaîtra son frère : garde-magasin des vivres. Rien d’héroïque sur le papier, mais la fonction le place au cœur de la machine révolutionnaire locale.
Installé dans une maison du quartier des Arcades, il devient rapidement la figure centrale du Comité révolutionnaire, réuni au Couvent royal de la ville. Comme nombre de jeunes gens de son époque, il adopte un pseudonyme antique, « Brutus », en référence au défenseur légendaire de la République romaine.
Son zèle révolutionnaire le pousse à rebaptiser les lieux. Saint-Maximin, jugée trop chrétienne dans son nom, devient « Marathon », évocation de la célèbre bataille grecque. La Sainte-Baume, massif voisin chargé de légendes religieuses, se mue en « les Thermopyles », autre haut lieu de résistance antique. Un an plus tard, en 1794, ce même Lucien épouse Christine Boyer, sœur de l’aubergiste du « Logis du Mouton », à Saint-Maximin. L’adolescent fougueux s’enracine alors durablement dans cette ville qu’il a voulu renommer.
Du fourrage pour l’armée entreposé sous les voûtes de la basilique
La basilique de Saint-Maximin, haut lieu de pèlerinage dédié à Marie-Madeleine, avait déjà perdu ses occupants naturels avant l’arrivée de Lucien Bonaparte. Les dominicains qui la desservaient avaient dû quitter les lieux dès janvier 1791, chassés par les bouleversements révolutionnaires.
L’édifice, privé de sa vocation spirituelle, trouve alors un usage bien plus terre à terre. Ses vastes volumes se transforment en entrepôt : on y stocke fourrages et vivres destinés à l’armée. C’est précisément dans ce contexte que Lucien Bonaparte, en tant que garde-magasin des subsistances, prend en charge la gestion de ces stocks militaires.
Cette reconversion forcée, aussi prosaïque soit-elle, aura des conséquences inattendues. En détournant la basilique de sa fonction religieuse pour en faire un lieu utilitaire, les révolutionnaires lui offrent paradoxalement une forme de protection. Un entrepôt de fourrage intéresse moins les démolisseurs qu’un symbole du culte à abattre.
L’orgue Isnard sauvé par une Marseillaise jouée dans la pénombre
Au cœur de cette basilique transformée en magasin militaire trône pourtant un trésor : le grand orgue construit entre 1772 et 1774 par le frère dominicain Jean-Esprit Isnard, aidé de son neveu Joseph. Avec ses 2 960 tuyaux, quasiment tous d’origine, cet instrument figure parmi les derniers témoins intacts de la facture d’orgue française du dix-huitième siècle. Avec celui de Poitiers, il reste l’un des deux seuls exemplaires à avoir conservé 99 % de ses tuyaux d’époque, un cas rare à l’échelle européenne.
La légende locale, transmise de génération en génération mais jamais totalement documentée, raconte un épisode saisissant. Des révolutionnaires, venus pour piller ou détruire ce symbole religieux, se seraient trouvés face à l’organiste Fourcade. Celui-ci aurait alors entamé La Marseillaise devant les conventionnels Barras et Fréron, présents sur place. Touchés ou surpris par cet hymne patriotique surgi des tuyaux de l’orgue, ils auraient renoncé à leur projet de destruction.
Vraie ou enjolivée par le temps, cette histoire illustre en tout cas comment la musique a pu détourner la fureur révolutionnaire. L’instrument a traversé les siècles, restauré une première fois par Yves Cabourdin entre 1986 et 1991, puis à nouveau en 2017. Pendant près de soixante ans, l’organiste Pierre Bardon, en poste depuis 1961 et décédé en février dernier à quatre-vingt-six ans, a fait vivre et rayonner cet instrument exceptionnel, perpétuant la mémoire de ce sauvetage providentiel.
De l’adolescent devenu « Brutus » à l’organiste qui aurait joué l’hymne national pour détourner la destruction, l’histoire de ce lieu tient presque du roman. Elle rappelle surtout qu’un instrument de musique peut parfois devoir sa survie à des circonstances aussi improbables qu’un entrepôt de fourrage ou un air entonné au bon moment. Le festival d’orgue qui s’est tenu dans la basilique l’été dernier, du 12 au 23 août, perpétue aujourd’hui cet héritage patrimonial, offrant aux passionnés de musique ancienne l’occasion d’entendre résonner ces 2 960 tuyaux qui ont traversé la Révolution.
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