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FIGAROVOX/TRIBUNE - Le premier ministre arménien a pointé, devant le Parlement européen, la responsabilité de l’Église dans l’instabilité sécuritaire du pays. Pour l’ancien ambassadeur d’Arménie aux États-Unis et au Mexique, sa nation peut s’intégrer à l’Europe sans pour autant transformer son Église en bouc émissaire.
Grigor Hovhannisyan est ancien ambassadeur d’Arménie aux États-Unis et au Mexique, et ancien ministre des Affaires étrangères d’Arménie.
Le 11 mars 2026, lors d’une séance solennelle du Parlement européen dans l’hémicycle Louise Weiss à Strasbourg, le premier ministre de l’Arménie a exposé un récit européen familier : paix, réconciliation et un « choix européen » déclaré pour son pays. La scène était hautement symbolique. Pourtant, sous cette diplomatie soigneusement mise en scène, une tonalité inquiétante se faisait sentir : un discours qui ne se contentait pas de défendre une ligne politique, mais qui traitait une composante majeure du paysage moral et civique de l’Arménie comme un adversaire. Il n’est pas inhabituel que des dirigeants affrontent leurs critiques internes à l’étranger. Ce qui est inhabituel, c’est de le faire en jetant le soupçon sur la principale institution religieuse d’un pays depuis l’une des tribunes les plus visibles d’Europe. À Strasbourg, la cible du premier ministre était l’Église apostolique arménienne — une institution qui, indépendamment des clivages politiques, bénéficie d’une confiance publique exceptionnelle et d’un poids social considérable, comme le montrent régulièrement les sondages.
L’Église arménienne n’est pas un groupe d’intérêt local. Elle est l’une des plus anciennes institutions chrétiennes au monde, fondée sur la tradition apostolique des saints Thaddée et Barthélemy, et enracinée dans un choix civilisationnel bien antérieur à l’État moderne. Son centre spirituel est Sainte-Etchmiadzin, mais son rayonnement est mondial : sièges patriarcaux historiques à Jérusalem et à Constantinople ; Catholicossat de la Grande Maison de Cilicie ; diocèses et paroisses à travers l’Europe, l’Amérique du Nord, le Moyen-Orient et au-delà ; participation durable au mouvement œcuménique, notamment via son appartenance au Conseil œcuménique des Églises depuis 1962.
Cette dimension mondiale est essentielle. Ce qui se dit à propos de l’Église à Erevan résonne à Paris, Marseille, Lyon, Milan, Genève, Londres, Athènes, Thessalonique, Bruxelles, Amsterdam, Vienne, Bucarest, Sofia, Nicosie, Barcelone ; à Toronto, Québec, Washington, New York, Michigan, Chicago, Boca Raton, Houston, Phoenix, Los Angeles, San Diego — parmi d’innombrables autres communautés où des citoyens d’origine arménienne, contribuables, professionnels et électeurs restent attachés à l’Église mère comme vecteur d’identité, de mémoire et de continuité morale.
L’Église peut soutenir la réconciliation tout en affirmant que la paix ne peut être fondée sur l’effacement, et que les déplacés ne sont pas une simple note de bas de page.
La gouvernance de l’Église est également souvent mal comprise. Elle n’est pas un monolithe dirigé de manière autoritaire. Au fil des siècles, elle a développé des mécanismes participatifs de représentation et de responsabilité, incluant la participation de laïcs aux côtés du clergé dans les grandes assemblées et dans l’élection du Catholicos [patriarche de l’Église apostolique arménienne, NDLR]. Quelle que soit l’opinion sur les relations entre l’Église et l’État, cette structure institutionnelle met en garde contre toute tentative de présenter l’Église comme un acteur politique unique, encore moins comme une faction clandestine.
À Strasbourg, la rhétorique du premier ministre a franchi précisément ce seuil. Dans le compte rendu officiel du Parlement européen, il a affirmé que « certains ecclésiastiques » avaient violé « toutes les règles de la décence spirituelle », se rendant « vulnérables aux services spéciaux étrangers » ; il a déclaré que « certains d’entre eux étaient des agents du Comité de sécurité d’État de l’URSS » ; et il a soutenu que ces ecclésiastiques étaient devenus les porte-drapeaux du « parti de la guerre » en Arménie. Il est allé plus loin en avertissant que « certains utilisent l’autel du Christ pour prêcher le conflit, la guerre et/ou la violence civile en Arménie », ajoutant que ce comportement « ne peut être toléré dans aucun pays démocratique ». Ce ne sont pas de simples critiques politiques. Dans le langage de la science politique, cela correspond à une sécurisation : le processus par lequel une institution sociale est redéfinie comme une menace sécuritaire, justifiant ainsi des mesures exceptionnelles — enquêtes, restrictions, interdictions, détentions — au nom de la « stabilité de l’État ». Une fois ce cadre établi, le droit tend à suivre la politique, et non l’inverse.
Le contexte est clair. L’histoire récente de l’Arménie est marquée par la guerre de 2020, l’effondrement de l’autonomie arménienne du Haut-Karabakh et l’exode consécutif à l’opération militaire de septembre 2023 menée par l’Azerbaïdjan. L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a constaté que plus de 100 600 Arméniens — la totalité de la population arménienne du Haut-Karabakh — ont quitté la région en quelques jours, évoquant des « allégations et soupçons raisonnables » d’un nettoyage ethnique. Pour de nombreux Arméniens, il ne s’agit pas seulement d’un revers géopolitique, mais d’une blessure civilisationnelle : perte de foyers, d’églises, de cimetières, de manuscrits et de lieux où foi et histoire étaient entremêlées depuis des siècles. Dans de tels moments, la voix de l’Église n’est jamais purement « politique » ; elle est pastorale et mémorielle, parlant au nom des déracinés lorsque le langage officiel devient prudent. L’Église peut soutenir la réconciliation tout en affirmant que la paix ne peut être fondée sur l’effacement, et que les déplacés ne sont pas une simple note de bas de page.
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L’Europe recherche légitimement la stabilité dans le Caucase du Sud. Mais une stabilité obtenue au prix du silence des voix morales reste fragile. Lorsque les institutions européennes applaudissent un « récit de paix » sans considérer ses coûts internes — polarisation, coercition, rétrécissement de l’espace civique —, elles risquent de confondre théâtre diplomatique et consolidation démocratique.
L’histoire offre une leçon troublante : lorsque les gouvernements présentent les Églises comme des ennemis politiques, le résultat est rarement une société plus moderne ou plus libre. C’est généralement l’inverse. Le Mexique post-révolutionnaire, avec la loi Calles de 1926, a restreint sévèrement l’Église catholique, provoquant le conflit des Cristeros. Plus récemment, le Nicaragua a mené des campagnes contre le clergé catholique, avec arrestations et expulsions. Les Arméniens connaissent un précédent encore plus sombre : la politique antireligieuse soviétique, qui visait à détruire la foi. Églises fermées, biens confisqués, clergé persécuté, et en 1938, le Catholicos Khoren Ier assassiné dans des circonstances attribuées au KGB soviétique. L’Église apostolique arménienne a survécu en grande partie parce qu’elle n’a jamais été uniquement soviétique : elle était et reste mondiale. Dans ce contexte, l’une des accusations les plus corrosives est que l’Église arménienne serait un vecteur d’influence russe. Cette affirmation est non seulement inflammatoire, mais analytiquement simpliste.
L’Église apostolique arménienne est une Église orthodoxe orientale autocéphale — indépendante de toute structure centrée sur Moscou. Elle possède sa propre hiérarchie, tradition canonique et identité doctrinale. Surtout, sa géographie vécue est multipolaire. Une grande partie de ses fidèles et institutions se trouve en Occident — Union européenne, Royaume-Uni, États-Unis, Canada — dans des contextes démocratiques. Réduire une telle institution à une orientation géopolitique unique revient à méconnaître la nature même des Églises globales. Les inquiétudes ne sont plus théoriques : arrestations de hauts ecclésiastiques, restrictions de déplacement, dissolution de l’aumônerie militaire, interdiction de voyage du Catholicos Karékine II en 2026. Pris isolément, ces actes peuvent sembler légaux. Ensemble, ils dessinent un schéma : pression exercée non par réforme constitutionnelle, mais par mesures administratives et pression politique. C’est ainsi que les démocraties s’érodent progressivement.
L’aspiration européenne de l’Arménie est réelle et profonde. Elle ne dépend pas d’un seul gouvernement, mais d’une société attachée à l’État de droit et à la responsabilité politique. Une politique européenne mature ne demanderait pas à l’Arménie de choisir entre l’Occident et son Église. Elle insisterait sur la protection du pluralisme, de la liberté religieuse et de l’autonomie des institutions civiles. L’Arménie peut s’intégrer à l’Europe sans transformer son Église en bouc émissaire. Une Arménie européenne confiante sera celle où l’État est suffisamment fort pour gouverner sans peur, et où les institutions civiles — y compris l’Église — sont libres de s’exprimer sans contrainte. Le chemin vers l’Europe ne passe pas par une guerre culturelle interne. Il passe par la retenue constitutionnelle, une politique humaine et le principe fondamental selon lequel la légitimité d’un gouvernement se mesure non à l’applaudissement qu’il reçoit à l’étranger, mais aux libertés qu’il préserve chez lui.


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