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À l’origine de l’ultime volet de la trilogie imaginée par François Ruel-Côté et Cédrik Lapratte-Roy — l’un signant le texte, l’autre, la mise en scène dans une collaboration poreuse — il y avait le désir de travailler avec certains comédiens, l’idée d’orchestrer une grand-messe contemporaine ainsi que le souhait d’inclure à l’ossature du récit un extraterrestre. Pour le reste, tout était possible. Cette liberté débridée, de même que le penchant décomplexé des créateurs pour l’humour absurde, a d’ailleurs présidé à la naissance des deux premières pièces du cycle, Poisson glissant, présentée au théâtre Aux Écuries en 2020, et Terrain glissant, offert à la salle Fred-Barry du théâtre Denise-Pelletier en 2024.
Toutes deux avaient en commun, outre leur singulière loufoquerie, de mettre en scène une quête existentielle. C’est aussi le cas de Glissant glissant, une mise en abyme méta-théâtrale. Sur l’aire de jeu, le duo sera entouré d’Olivier Morin, Anne-Marie Binette, Laurence Laprise, Félix Chabot-Fontaine et Simon Beaulé-Bulman, qui ont été recrutés pour la richesse de leur apport au processus créatif. Ils ont également inspiré les figures qu’ils interprètent. Ces comédiens camperont donc des protagonistes portant leurs propres noms, se retrouvant dans la salle Jean-Claude Germain au milieu d’un spectacle qui n’arrive jamais à débuter, court-circuité, entre autres, par l’immixtion de l’intelligence artificielle et la venue inopinée d’un visiteur spatial, porteur autoproclamé d’une révélation providentielle sur le sens de la vie.
Ce jeu sur le véridique et le factice prend racine dans la vision particulière qu’entretient l’auteur quant à la fiction, qui doit impérativement, à ses yeux, se révéler « signifiante ». Or, ériger une création sur la fondation de faits réels lui semble une façon d’y parvenir. « Dans la plupart des spectacles qu’on fait, explique François Ruel-Côté, on part de qui on est, de ce qui se passe dans nos vies, du climat social du moment pour que ce soit vrai. Oui, il y a un moment donné un extraterrestre qui débarque, mais à la base, on est une gang d’acteurs qui portent leur vrai nom, dont le show n’a pas été financé pour vrai, qui réfléchissent beaucoup et se demandent : “c’est quoi le sens de mon esti de vie à faire ça bénévolement après tant d’années de sacrifices et avec aucune perspective d’avenir dans un milieu culturel qui est croulant?” On part d’un terreau réel et après, il y a une histoire qui arrive là-dedans. »
Festive indignation
Effectivement, le fait qu’aucune subvention municipale, provinciale ou fédérale n’ait été accordée au théâtre La moindre des choses pour ce troisième volet d’une trilogie pourtant fort appréciée — toutes les représentations de Glissant glissant affichaient complet trois mois avant la première, soutient Cédrik Lapratte-Roy — s’inscrit au cœur de l’œuvre et nourrit un discours plus global sur le délitement annoncé de la culture québécoise. « On dit souvent que la création naît de la contrainte, lance ce dernier, et on ne fait que ça en théâtre, faire des shows avec pas d’argent. Mais là, ce n’était même plus une contrainte ; c’était une colère. Ça fait dix ans que je suis producteur et je n’ai jamais eu un spectacle adéquatement financé. La pièce n’est pas un manifeste, elle n’est pas militante, mais il y a cette colère-là qu’on aborde avec énormément d’humour. Je pense que les spectateurs et le milieu vont comprendre, que ça va résonner et que le message va être clair, sans que ce soit pédagogique. »
Ce lien de complicité avec le public, Ruel-Côté et Lapratte-Roy le cultivent précieusement. « Avec les réseaux sociaux, avance le metteur en scène, on est plus proche des artistes que jamais parce qu’on peut leur écrire. Ce sentiment d’appartenance là qui lie le spectateur à un artiste vient beaucoup de son implication dans l’œuvre. Je m’en étais rendu compte avec Terrain glissant. On avait créé une page Facebook, TikTok et Instagram au personnage fictif de l’écrivain grand brûlé Blake Sniper. Il partageait des statuts et des photos, il est même allé au Salon du livre, a participé à des balados comme s’il existait pour vrai, et les gens étaient fiers de faire partie de la blague. »
Ce rapport à l’auditoire passe aussi souvent par l’abolition du quatrième mur. « On dirait que je ne peux pas faire autrement, confirme François Ruel-Côté. Si je me mets à écrire une fiction avec un quatrième mur, j’ai l’impression de trop mentir au public. Tant qu’à faire du théâtre, qui est un art vivant avec des gens qui sont là, je ne peux pas les ignorer. Il y a beaucoup ça en humour : tu ne peux pas faire semblant qu’il n’y a personne dans la salle. Tu es constamment en dialogue avec les gens. Je trouve que ça rend les arts vivants plus vivants. »
En plus d’être comédien et dramaturge, l’auteur tâte effectivement de la discipline humoristique. Sébastien Tessier et lui ont formé pendant huit ans le duo Brick et Brack (ils ont annoncé leur séparation en février) et ont retenu fréquemment les services de Cédrik Lapratte-Roy en tant que metteur en scène. Ce dernier dirige maintenant seul le théâtre La moindre des choses, fondé avec son complice en 2015, et qui a récemment ouvert ses portes à d’autres plumes, à commencer par celle de Carolanne Foucher l’an dernier avec Ici par hasard.
« Engager Cédrik comme producteur, metteur en scène ou directeur artistique, s’enthousiasme Ruel-Côté, c’est le plus beau cadeau que quelqu’un pourrait se faire. C’est rare, quelqu’un qui a autant de folie créative, mais qui a en même temps un cerveau rationnel qui lui permet de faire sans amertume les tableaux Excel et les demandes de subvention. Idéalement, je voudrais créer toute ma vie avec Cédrik, et si on était payés à faire ce qu’on fait, je ne me poserais aucune question : je ferais ça toute ma vie. Mais, à un moment donné, il faut que je nourrisse ma fille. »
Permettons-nous d’espérer que Glissant glissant ne marque pas le terme de la collaboration théâtrale féconde en créations brillamment incongrues que le tandem a amorcée et qui le porte, comme ces messieurs le disent avec espièglerie, « à faire de la niaiserie des œuvres d’art ».


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