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Une opinion signée par les représentants de treize associations ou ONG (*)
Tout le monde se souvient de ses cours d'histoire sur la Seconde Guerre mondiale. Les photographies. Les témoignages. Les noms derrière les nombres insensés de victimes. Enfant, on essayait de comprendre comment des adultes avaient pu regarder sans rien faire, ou comment des gouvernements avaient pu attendre avant d'agir. Plus tard, ces mêmes responsables ont clamé haut et fort "plus jamais ça". Des mots puissants et justes, synthèse d'une leçon que l'on pensait avoir retenue.
Pourtant, aujourd'hui, la Palestine est l'endroit où cette conviction révèle douloureusement sa fragilité.
Dans quelques dizaines d'années, des élèves étudieront à leur tour la période que nous vivons, et verront à leur tour des images de personnes ensevelies sous les décombres. De corps décharnés. D'hôpitaux détruits. De parents faisant leurs adieux déchirants à leurs enfants. Mais cela sera d'autant plus consternant que tous ces événements se seront déroulés sous nos yeux. Retransmis en direct par des caméras et racontés par des journalistes. Documentés dans des rapports des Nations unies, de tribunaux internationaux, d'organisations de défense des droits humains. Nous pouvions les voir pendant qu'ils se produisaient.
Nous sommes capables de sanctionner la Russie sans délai lorsqu'elle envahit l'Ukraine, alors que nous négocions pendant des mois des mesures bien plus limitées quand Israël dévaste Gaza et la Cisjordanie.
Des organisations palestiniennes de défense des droits humains et une commission d'enquête indépendante des Nations Unies ont conclu qu'Israël est en train de commettre un génocide à Gaza. Des ONG internationales comme Oxfam, Human Rights Watch et Amnesty International affirment la même chose, tout comme l'organisation israélienne de défense des droits humains B'Tselem. La Cour internationale de justice ne s'est pas encore prononcée définitivement sur la question, mais avait déjà averti, début 2024, d'un risque plausible de génocide, ordonnant aux autorités israéliennes une série de mesures conservatoires, peu ou pas appliquées. La Cour pénale internationale a délivré des mandats d'arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, visant notamment le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et l'ancien ministre de la Défense Yoav Gallant.
Des mesures sans cesse reportées, édulcorées ou non appliquées
Sous la pression de plus d'une centaine de milliers de Belges descendus dans la rue pendant des mois, le gouvernement fédéral est parvenu, en septembre 2025, à un accord modeste sur Gaza. Celui-ci prévoyait de l'aide humanitaire, des évacuations médicales, des sanctions contre les colons violents et les ministres extrémistes, une interdiction d'importation des produits issus des colonies illégales, un soutien aux mesures européennes et la reconnaissance de la Palestine. Il y avait enfin, sur la table, quelque chose qui allait au-delà d'une déclaration de "préoccupation".
Un an plus tard, ce qui frappe surtout, c'est l'ampleur du combat politique nécessaire pour que le gouvernement applique son propre accord. Il aura ainsi fallu plus de dix mois d'atermoiements avant que David Clarinval, le ministre en charge de l'Économie, n'aboutisse à un projet d'arrêté royal qui se limite à une interdiction d'importation des produits des colonies et qui, dans les faits, n'empêchera pas les marchandises visées d'arriver sur les étals de nos supermarchés. Cette mesure, annoncée en grande pompe fin juillet 2026, pourrait bien n'être qu'une interdiction sur le papier.
Notre compassion pour Gaza est une victoire moraleCela s'inscrit dans un schéma récurrent. Les partis siégeant au gouvernement s'écharpent systématiquement sur des initiatives qui ne visent pourtant qu'à faire respecter le droit international. Les mesures censées exercer une pression sur le gouvernement israélien sont ainsi à chaque fois reportées, vidées de leur substance ou tout simplement non appliquées. La ministre Van Bossuyt, en charge de l'Asile et de la Migration, traîne des pieds depuis un an sur les interdictions d'entrée promises contre les colons israéliens. Le Ministre-président flamand Matthias Diependaele a, quant à lui, fait adopter un nouveau décret sur le commerce des armes, qui pourrait bien avoir comme conséquence de vider entièrement de sa substance l'embargo flamand sur les armes visant Israël. Du côté wallon, une révision analogue de la législation est en cours, et tend actuellement vers un assouplissement des règles en termes d'exportation et de transit. Le nouveau décret s'inscrira-t-il en cohérence avec l'interdiction d'exportation et de transit d'armes vers Israël ? La question mérite d'être posée.
Le génocide se poursuit à toute allure
Pendant ce temps, la situation sur le terrain se dégrade à toute vitesse. En juin 2026, les Nations unies ont averti que le génocide à Gaza se poursuivait sans entraves. En Cisjordanie, des colons, soutenus par l'État, sèment la terreur à une échelle inédite. Le gouvernement israélien avance au mépris des protestations internationales dans la construction du bloc de colonie E1, qui coupe la Cisjordanie en deux et la scinde de Jérusalem — portant un coup fatal à un futur État palestinien. L'objectif, bien antérieur déjà au 7 octobre : annexer le plus de terres palestiniennes possible. Avec le moins de population palestinienne dessus.
En outre, des Palestiniennes et Palestiniens à qui la Belgique elle-même a délivré un visa restent prisonniers de Gaza. Des familles, des chercheur·es et des étudiant·es, ayant reçu l'autorisation d'entrer dans notre pays, se sont entendu dire par les autorités belges qu'ils devaient se débrouiller seuls pour trouver un moyen sûr pour y parvenir ! Un État qui accorde à quelqu'un l'accès à la sécurité ne peut-il décemment laisser sa responsabilité s'arrêter de l'autre côté d'une frontière fermée ?
Les livres d'histoire de demain
Que révèle tout cela sur nos responsables politiques ? Nous sommes capables de sanctionner la Russie sans délai lorsqu'elle envahit l'Ukraine, alors que nous négocions pendant des mois des mesures bien plus limitées quand Israël dévaste Gaza et la Cisjordanie. Nous érigeons le droit international en fondement de notre politique étrangère, mais nous cherchons des exceptions dès que l'auteur des violations est un allié. Ainsi, l'ordre juridique international se retrouve considérablement affaibli dès lors que les principes ont un coût.
Nos enfants et petits-enfants voudront comprendre pourquoi des pays qui prétendaient accorder tant d'importance aux droits humains et au droit international ont eu besoin d'autant de temps pour agir en conséquence.
Un jour, les manuels scolaires décriront en détail ce qu'Israël a infligé à Gaza. Ils traiteront du Hamas et de l'horreur du 7 octobre. Des otages. Des bombardements. De la famine. De la destruction. De l'occupation. Il y aura des chapitres consacrés aux institutions internationales, aux gouvernements et aux pays qui ont, pendant des années, parlé de lignes rouges pendant que celles-ci étaient franchies sous leurs yeux.
Quelque part dans ces pages figurera aussi la Belgique.
Nos enfants et petits-enfants ne s'intéresseront pas au nombre de déclarations diplomatiques que nous aurons produites. Ils voudront comprendre pourquoi des pays qui prétendaient accorder tant d'importance aux droits humains et au droit international ont eu besoin d'autant de temps pour agir en conséquence.
Chaque Gazaoui vit entouré par trente tonnes de décombres: "Les gens menaient une vie digne" avant la guerrePourquoi il n'y a pas eu d'interdiction effective de tout commerce avec les colonies illégales. Pourquoi nos entreprises et nos banques ont continué à pouvoir investir dans l'occupation et le génocide. Pourquoi aucune sanction n'a visé ceux qui contribuaient à faire rayer la Palestine de la carte. Pourquoi il s'est avéré si difficile de ne pas livrer des armes aux auteurs d'un génocide.
Nous connaissons les images. Nous connaissons les rapports. Nous connaissons les victimes. Nous connaissons même le mot que de plus en plus d'instances internationales emploient pour désigner cela.
Plus tard, il nous sera impossible de dire que nous ne savions pas. La seule question qui subsiste est bien plus inconfortable : si nous le savions, alors pourquoi l'avons-nous laissé perdurer ?
→ (*) Les signataires :
Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11
Bert Engelaar, président de la FGTB
Selena Carbonero, secrétaire générale de la FGTB
Ann Vermorgen,présidente de la CSC
Axelle Fisher, secrétaire générale d'Entraide & Fraternité
Samuel Cogolati, directeur de Caritas International Belgique
Stéphanie Lecharlier, directrice de Solsoc
Wies de Graeve, directeur d'Amnesty International Vlaanderen
Carine Thibaut, directrice générale d'Amnesty International Belgique francophone
Pierre Galand, président de l'Association Belgo-Palestinienne WB
Ariane Estenne, présidente du MOC
Werner Van Heetvelde, président de la Centrale Générale-FGTB
Fanny Polet, directrice de Viva Salud
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.


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