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FIGAROVOX/TRIBUNE - Après avoir érigé dans sa ville une stèle en hommage aux victimes du communisme, le maire LR de Saint-Raphaël organise les 22 et 23 août deux journées d’études consacrées aux Khmers rouges. L’occasion, selon lui, de pallier une anomalie mémorielle qui persiste.
Frédéric Masquelier est maire LR de Saint-Raphaël. Il est également docteur en droit et avocat. Il a notamment publié Anatomie de la bureaucratie (Éditions du Cerf, 2026).
Il y a une question que je pose depuis un an, depuis que nous avons inauguré à Saint-Raphaël la stèle en hommage aux morts du communisme, et dont je n’ai jamais obtenu de réponse satisfaisante : pourquoi les victimes du communisme, deux à trois fois plus nombreuses que celles du nazisme, attendent-elles toujours le même traitement ? Ce n’est pas une question rhétorique. C’est une anomalie historique, morale et politique que nous avons collectivement acceptée sans en interroger les causes. Il est temps de le faire pour réparer une injustice et nous prémunir.
Le nazisme est un crime d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’Europe. Le communisme, en soixante-dix ans et sur quatre continents, a produit, selon les estimations les plus prudentes, environ cent millions de morts. Et pourtant, dans nos programmes scolaires, dans nos commémorations nationales, dans notre lexique moral commun, les deux crimes ne sont pas traités à égalité. Le nazisme a son Nuremberg, ses procès, ses musées, ses journées du souvenir inscrites dans les calendriers de toutes les démocraties. Le communisme n’a pas eu son Nuremberg. Il n’a pas eu sa mise en accusation internationale. Il a eu, au mieux, quelques procès tardifs et partiels.
La première explication est historique. En 1945, ce sont les soldats de l’Armée rouge qui ont ouvert les portes d’Auschwitz. Les Soviétiques ont perdu vingt-sept millions d’hommes pour vaincre le nazisme. Dans l’imaginaire des peuples libérés, le communisme portait la casquette du libérateur. Comparer les deux systèmes revenait, aux yeux de beaucoup, à insulter ceux qui avaient sauvé l’Europe. Cette équation (nazisme : le mal absolu, communisme : l’antidote) a structuré trente ans de politique intellectuelle en Occident. Accuser le communisme de crimes comparables, c’était faire le jeu de la droite, de l’anticommunisme, de la guerre froide. Le raisonnement était faux, idéologique, mais il était puissant. Il a étouffé le débat avant qu’il commence.
La deuxième explication tient aux intellectuels. Sartre, Aragon, Éluard, Beauvoir, et des centaines d’autres qui formaient l’élite culturelle française d’après-guerre étaient communistes, ou compagnons de route. Ils tenaient les grandes revues, les maisons d’édition, les jurys littéraires, les chaires universitaires. Un historien qui documentait les crimes du Goulag ou les famines ukrainiennes se voyait aussitôt diffamé, accusé d’être un agent de la CIA et marginalisé. Raymond Aron, qui avait tout compris dès 1955 dans L’Opium des intellectuels, fut très attaqué. Quand le Livre noir du communisme paraît en 1997, des coauteurs prennent leurs distances avec les conclusions de Stéphane Courtois, jugées trop systématiques dans leur parallèle avec le nazisme. Le débat lui-même est révélateur : il n’existerait pas s’il s’agissait du nazisme.
Mais pourquoi s’en tenir au passé ? L’asymétrie est vivante, elle opère sous nos yeux. Imaginez un instant qu’un parti de gouvernement français ait activement défendu Hitler jusqu’en 1956, minimisé la Shoah pendant des décennies, nié les camps devant l’Assemblée nationale, célébré les purges staliniennes dans ses journaux. Ce parti n’existerait plus ou vivoterait dans l’infamie politique la plus absolue.
Le Parti communiste français, lui, a fait exactement cela pour Staline. Il a soutenu le Goulag, nié la famine ukrainienne qui a tué des millions de personnes, légitimé les procès de Moscou, applaudi l’invasion de la Hongrie en 1956. Le PCF a, sous la pression, fait tardivement des semi-mea culpa mais sans remettre en cause la matrice soviétique et communiste. Fabien Roussel, son secrétaire général, a conduit en 2022 une campagne présidentielle sans que jamais lors d’un grand débat télévisé on lui demande de répondre formellement de cet héritage. Aucun journaliste ne lui a posé l’équivalent de ce qu’on pose à Marine Le Pen sur le passé de certains membres du RN. Cette anormalité politique n’est possible que parce que l’asymétrie mémorielle perdure. On ne peut pas exiger la repentance de l’un et accorder l’amnésie à l’autre.
Au gré d’interrogations absurdes, le communisme bénéficie de cette clause d’impunité perpétuelle : chaque régime qui échoue serait une déviation, une trahison de la doctrine originelle, qui demeure, elle, pure et intacte.
Frédéric MasquelierIl existe un argument que l’on n’entend que pour le communisme : «Le vrai communisme n’a jamais été essayé». Au gré d’interrogations absurdes, le communisme bénéficie de cette clause d’impunité perpétuelle : chaque régime qui échoue serait une déviation, une trahison de la doctrine originelle, qui demeure, elle, pure et intacte. Cette asymétrie est fondamentale. Elle autorise à continuer de défendre une idéologie dont tous les régimes ont produit la terreur, les camps et la mort de masse ; simplement en refusant de reconnaître entre eux le moindre lien de filiation. C’est un privilège intellectuel unique dans l’histoire des idéologies. Il a permis au communisme de survivre à ses crimes là où le nazisme, à juste titre, n’a pas survécu aux siens.
La troisième explication est juridique et géopolitique. Nuremberg a été possible parce que les régimes nazis ont été vaincus militairement et que leurs États ont été dissous. Le communisme soviétique, lui, a vaincu. L’URSS était l’une des puissances victorieuses de 1945, membre permanent du Conseil de sécurité, dotée de l’arme nucléaire dès 1949. Juger ses crimes eût supposé de la juger elle-même, ce qu’aucune puissance occidentale n’était en position de faire pendant la guerre froide. Quand l’URSS s’est effondrée, en 1991, il était politiquement et logistiquement trop tard pour organiser un tribunal international de l’ampleur de Nuremberg. Les régimes communistes qui ont survécu (Chine, Corée du Nord, Cuba, Vietnam, Laos) siègent toujours à l’ONU ; et ils se sont toujours opposés à l’inclusion de critères politiques dans la définition du génocide. Leurs crimes n’ont donc pas eu leur procès. Cette impunité judiciaire a produit une impunité mémorielle : ce qui n’est pas condamné n’est pas reconnu ; ce qui n’est pas reconnu n’est pas commémoré.
Cette inégalité n’est pas seulement une injustice envers les morts. Elle est un danger pour les vivants. Une jeunesse à qui l’on a appris à identifier le fascisme et le nazisme comme les figures absolues du mal, mais à qui l’on n’a pas appris à identifier les mécanismes du totalitarisme communiste, est une jeunesse à moitié équipée pour protéger sa liberté. Or le totalitarisme ne revient jamais sous le même masque. Il revient sous d’autres slogans, d’autres couleurs, d’autres promesses mais avec la même mécanique : le parti unique, la vérité officielle, les ennemis désignés, les libertés confisquées. Ne donner à nos enfants qu’un seul détecteur, c’est leur garantir qu’ils rateront le prochain. Égaliser le statut mémoriel des victimes n’est donc pas une opération de comptabilité funèbre. C’est un acte de lucidité civique pour la compréhension du passé, mais plus encore pour la défense de l’avenir.


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