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Faut-il durcir l’accès à l’alcool, comme on l’a fait pour le tabac ?

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Le gouvernement Arizona, sur proposition du ministre de la Santé Frank Vandenbroucke (Vooruit), l'a décidé : dorénavant, l'inscription "l'alcool nuit à la santé" doit remplacer "l'abus d'alcool nuit à la santé" dans les publicités pour boissons alcoolisées. Si la mesure a provoqué le mécontentement de la filière brassicole, ne faut-il pas aller plus loin et s'aligner sur les pratiques restrictives en vigueur pour le tabac ? Concrètement : l'interdiction totale de la publicité et du sponsoring, la vente de bouteilles et de canettes neutres et cachées à la vue des clients, ainsi que des accises plus importantes. Les lecteurs qui ont répondu à notre sondage sont partagés : une courte majorité estime qu'il ne faut pas aller plus loin, quand certains privilégient l'une ou l'autre mesure supplémentaire, voire l'interdiction totale avant 18 ans.

"La Libre" recueille vos témoignages : faut-il durcir l'accès à l'alcool, comme on l'a fait pour le tabac ?

Médecin formé en alcoologie et en addictologie qui enseigne la prévention de la santé, Martin de Duve regrette que "les brasseurs s'accaparent la question de la convivialité pour la défendre, alors qu'ils savent que la bière est un produit dangereux". Et de rappeler que "depuis 1988, l'OMS a classé l'alcool parmi les cancérigènes de catégorie 1, comme le tabac et l'amiante. À un moment donné, il faut donc informer le consommateur. C'est ce que nous revendiquons depuis longtemps". Or, son constat est sévère : "Concernant l'alcool, on peut faire à peu près tout et n'importe quoi en matière de pratique commerciale et publicitaire, ce qui pousse à la consommation et à la surconsommation. Ce, alors que les études sont pléthoriques pour dire que l'alcool nuit à la santé, dès les premiers verres, et que les études sont tout aussi pléthoriques pour dire que la publicité a un impact énorme sur nos modes de consommation délétères pour la santé". Soulignant qu'on parle "juste d'une information sanitaire de base mise sur les bouteilles", le spécialiste rappelle qu'en Belgique, l'alcool est la deuxième cause de mortalité évitable après le tabac, qu'il a un impact social et sanitaire énorme, et qu'il "coûte trois fois plus cher à l'État qu'il ne rapporte". "L'idée n'est pas de l'interdire mais de nettoyer tout ce qui pousse à la surconsommation."

"L'État ne doit pas être complice"

Martin de Duve est ainsi favorable à des mesures plus strictes que celles décidées par le gouvernement, comme l'interdiction de toute publicité ("imagine-t-on pouvoir faire de la publicité pour le tabac ou le cannabis ?"), le remboursement des consultations en alcoologie ("en Belgique, 8 % seulement des personnes ayant un trouble de l'usage de l'alcool finissent par se faire soigner"), un étiquetage clair indiquant les unités d'alcool ("ça ne coûterait rien et ça aiderait tous mes patients"), mais aussi les informations nutritionnelles ("pourquoi n'est-ce pas le cas pour un produit qui impacte autant la santé publique ?"). Et de conclure, en citant l'étude de David Nuut, parue en 2010, qui comparait les psychotropes connus et consommés de par le monde : "Indépendamment du nombre de consommateurs, quand on additionne tous les méfaits de l'alcool, il est le produit le plus 'dangereux', devant l'héroïne, la méthamphétamine, le crack, etc. Il faut donc bien comprendre que ce produit n'a rien d'anodin et qu'il a un impact certain sur la santé et sur la société. Il faut donc qu'au moins, l'État ne soit pas complice de ce qui se passe".

"L'alcool nuit à la santé" : comment un changement de mise en garde sème la zizanie dans la majorité fédérale

Du côté de la fédération de l'Horeca à Bruxelles, Matthieu Léonard, son président, est vent debout contre la décision du gouvernement. "Aujourd'hui, on accumule des réglementations qui nous infantilisent et on en arrive à une société complètement ascétique. Le vin français est protégé comme patrimoine mondial de l'Unesco, nous avons aussi un patrimoine à défendre. On ne rejoint donc pas le ministre Vandenbroucke, comme ne l'a pas fait sur l'interdiction du tabac en terrasse. Je crois qu'on peut limiter les dégâts par l'éducation et la prévention." Il constate d'ailleurs "vendre aujourd'hui beaucoup plus de boissons non alcoolisées qu'avant, ce qui veut dire que l'éducation a joué son rôle. Mais il y aura toujours des alcoolos, il y aura toujours des fumeurs, il y aura toujours des gens bêtes et des plus intelligents. Cette espèce d'hygiénisme exacerbé est très désagréable pour notre corporation qui vit de l'accueil, du confort, des petits plaisirs". Sa demande consiste d'ailleurs en un moratoire sur la réglementation Horeca.

Informer n'est pas moraliser

Chez Comeos, qui représente la grande distribution, Hans Cardyn estime que "copier le régime du tabac pour l'appliquer à l'ensemble des boissons alcoolisées serait extrêmement complexe. Un magasin ne vend pas quelques références interchangeables, mais parfois plusieurs milliers de bières, vins et spiritueux, avec des informations essentielles pour le choix du consommateur". Quant à une hausse des accises, elle "risque de déplacer une partie des ventes vers la France, le Luxembourg, l'Allemagne ou les Pays-Bas, ainsi que vers des circuits moins contrôlés. On réduirait alors les ventes et les recettes en Belgique sans obtenir nécessairement le bénéfice sanitaire recherché. La prévention doit cibler efficacement les comportements à risque et les publics vulnérables, plutôt que d'imposer des mesures générales dont l'efficacité et la faisabilité n'ont pas été démontrées".

L'alcool, ce compagnon dont on questionne rarement la fidélité

Enfin, le professeur d'éthique et de philosophie du droit à la KULeuven Raf Geenens pense pour sa part que "des interventions dures comme des accises élevées deviennent vite paternalistes et constituent souvent une limitation excessive de la liberté individuelle, même si ne rien faire n'est souvent pas une option. En matière de santé, le "nudging" (essayer d'orienter le comportement des gens en les informant au mieux sur leurs choix) constitue souvent le juste milieu. Les pouvoirs publics doivent donc pratiquer un nudging éducatif, s'adresser aux citoyens comme à des êtres rationnels". En définitive, Raf Geenens considère le nouveau slogan comme "très catégorique. Il cherche à faire peur aux gens plutôt qu'à les informer. Il y a une frontière ténue, mais très importante, entre fournir une information objective et essayer d'imposer un mode de vie déterminé. Ou, pour le dire autrement, informer et moraliser".

Vos témoignages

Gilles-Antoine, 48 ans

Non, surtout pas ! Que ce gouvernement arrête de prendre les citoyens pour des bébés et laisse les gens tranquilles. Si on continue dans cette logique, alors pourquoi pas interdire la viande rouge, les sodas, et les voitures, car c'est dangereux. Si on suit les recommandations du Ministre de la santé, bientôt il faudra rester chez soi avec un masque, ne boire que de l'eau filtrée 6 fois et ne manger que des carottes bios. Rien de tel qu'une bonne bière ou un bon verre de vin, sans exagération !

Étienne, 61 ans

Oui. L'alcool est une drogue encore socialement acceptée, mais les ravages causés tant aux consommateurs qu'aux familles, aux proches ou autres (bagarres, accidents) sont trop importants que pour laisser la situation en l'état. Même à petites doses, les effets sont réels, les médecins le savent très bien.

Michel, 80 ans

L'hygiénisme maladif du ministre Vandenbroucke commence à indisposer beaucoup de monde. Depuis le néolithique, l'humanité se ménage des soupapes de décompression. Certes, elles comportent certains risques mais la vie elle-même est pleine de risques… D'ailleurs, on n'en sort pas vivant !

Benoît, 41 ans

Oui. Il ne s'agit pas de l'avis du gouvernement mais d'une réalité scientifique. La gestion des problèmes de santé liés à l'alcool coûte très cher à la société. Il faut casser l'illusion que boire de l'alcool est cool en prenant des mesures complémentaires (interdiction sur le lieu de travail lors des fêtes du personnel, au réfectoire, dans les hôpitaux, lors des fêtes d'école). L'alcool a des impacts sur la personne qui en boit mais aussi sur son entourage. Cet impact est largement sous-estimé.

Louis, 29 ans

La publicité, même par association avec les bières 0 % (coucou Jupiler Pro League), pour un produit nocif n'a pas sa place dans notre société. De façon générale, je suis pour toutes les mesures proposées par jeunesetalcool.be

Otto, 58 ans

Non. On a essayé la prohibition aux États-Unis, ce fut un échec. On essaye d'interdire la drogue, c'est un échec. Il faut respecter la liberté des citoyens.

Alexia, 46 ans

Il faudrait surtout interdire la vente de bières aux jeunes de moins de 18 ans. Mes enfants attendaient avec impatience leur 16e anniversaire pour pouvoir acheter de la bière. Ils en consomment régulièrement depuis, avec leurs amis. C'est une particularité en Belgique, parce que nous avons beaucoup de brasseurs. C'est un scandale ! Dans la plupart des autres pays européens, l'alcool est interdit aux jeunes de moins de 18 ans.

Jean, 43 ans

Non. Les consommateurs d'alcool savent généralement mieux gérer la question de l'addiction que les consommateurs de tabac. L'extrême majorité des consommateurs d'alcool sont des buveurs occasionnels et modérés, alors que l'extrême majorité des consommateurs de tabac sont réguliers et abusifs. Donc nous n'avons pas affaire au même danger. De plus, il n'y a pas d'alcoolisme passif, contrairement au tabagisme passif.

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