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Ici, une flèche a été placardée à côté de la porte d’un édifice doté d’un sous-sol. Et là, près de celle d’un stationnement souterrain. Un peu partout à Taïwan, des affiches indiquent aux citoyens où se trouvent les dizaines de milliers d’abris antiaériens censés les protéger en cas d’attaque de la Chine.
Les ménages taïwanais ont aussi reçu ces derniers mois un carnet orange, les informant de manière ludique des bons comportements à adopter en cas de crise. Des dessins animés leur expliquent quoi emporter dans un sac d’urgence, comment gérer une urgence médicale si les hôpitaux sont débordés ou encore quelles informations croire.
Puisque toute attaque étrangère s’accompagnera nécessairement de campagnes de désinformation et de cyberattaques. « En cas d’invasion militaire de Taïwan, toute affirmation selon laquelle le gouvernement s’est rendu ou que la nation a été vaincue est fausse », peut-on lire dans le livret.
Car c’était bien ça, la stratégie de la Russie dans les premières heures de son invasion de l’Ukraine, rappelle Lin Fei-fan, secrétaire général adjoint du Conseil national de sécurité de Taïwan, chargé de conseiller le président sur la politique étrangère et la défense.
De fausses informations avaient circulé, laissant croire que le président Zelensky avait fui son pays. « On veut prévenir ce type de désinformation. On sait qu’ils voudront détruire la confiance de la population dans notre défense et discréditer le gouvernement. »
Ces gestes de prévention — et bien d’autres encore — s’inscrivent dans une volonté claire du président, Lai Ching-te, au pouvoir depuis 2024, d’accroître la préparation et la résilience de la population en cas d’attaque étrangère. Depuis l’an dernier, les civils sont d’ailleurs aussi inclus dans les exercices militaires simulant des scénarios d’invasion.
Selon un sondage mené en janvier par l’Académie Sinica, un institut de recherche scientifique à Taïwan, près de 60 % des Taïwanais prévoient de résister si la Chine décidait d’envahir Taïwan, et ce, même si les États-Unis ne venaient pas à leur secours.
« Avant, les gens pensaient que la responsabilité de la défense de Taïwan était celle du gouvernement. Après l’invasion russe de l’Ukraine, ils comprennent que c’est une responsabilité partagée avec la société civile », affirme Lin Fei-fan, dont le nom figure sur la liste noire des « indépendantistes taïwanais irréductibles » publiée par la Chine.
Pression militaire et intimidation
Depuis 2020, la Chine ne cesse de hausser sa pression militaire autour de l’île de Formose. L’an dernier, plus de 5000 incursions d’avions militaires chinois, un record, ont été répertoriées dans la zone de défense aérienne de Taïwan, indique le vice-ministre des Affaires étrangères François Wu.
Ces vols ont soudainement cessé dans les jours qui ont suivi l’assaut donné par les États-Unis et Israël sur l’Iran, puis ont repris. « La Chine envoie aussi tous les jours des bateaux de guerre pour démontrer sa force dans les zones maritimes proches de Taïwan », poursuit M. Wu dans un français impeccable.
Des exercices militaires chinois de grande envergure simulent régulièrement des scénarios de blocus et d’encerclement de Taïwan. « La volonté de la Chine de conquérir Taïwan est immense », affirme le vice-ministre.
La Chine communiste considère Taïwan — une île démocratique située à 130 km de ses côtes — comme faisant partie intégrante de son territoire. Dans son discours de fin d’année, le 31 décembre, le président chinois, Xi Jinping, a réitéré que l’unification de Taïwan et de la Chine continentale est une « nécessité historique » et que « personne ne peut l’arrêter ».
Pékin espère que ce rattachement se fera de manière pacifique, mais n’exclut pas la force pour y parvenir. Son principal outil : la guerre cognitive déjà en cours. Chaque jour, l’île de 24 millions d’habitants fait face à plus de deux millions de cyberattaques. D’innombrables campagnes de désinformation sont aussi lancées pour discréditer le pouvoir en place à Taipei.
Invasion militaire
L’objectif de la Chine est de « faire tomber Taïwan comme un fruit mûr », relève François Wu. Peut-être même sans qu’un seul missile soit lancé. Mais si cette stratégie échouait, jusqu’où la Chine serait-elle prête à aller, surtout dans le contexte des bouleversements actuels de l’ordre international ?
Le Pentagone avait déjà évoqué l’année 2027 — marquant le centenaire de l’Armée populaire de libération de la Chine — comme un horizon possible pour une invasion militaire de Taïwan, mais s’est ravisé dans les derniers jours. Pour faire face à cette menace, le président Lai a annoncé en novembre des dépenses militaires supplémentaires de 40 milliards de dollars américains sur huit ans. Une nouvelle qui a provoqué l’ire de Pékin.
« Nous avons aussi besoin de prouver [avec cette hausse du budget militaire] que Taïwan a une très grande volonté de se défendre elle-même », souligne François Wu, faisant écho aux pressions états-uniennes. Puisque si Taïwan se fait attaquer, l’île espère que les États-Unis se porteront à sa défense.
Ces dernières semaines, la flotte du Pacifique de l’armée la plus puissante du monde — qui agit comme une force de dissuasion sur la Chine — a été envoyée au Moyen-Orient pour mener l’attaque contre l’Iran. Une mise à découvert qui pose forcément un danger pour Taïwan, relève le vice-ministre aux Affaires étrangères. « Nous regardons avec beaucoup de vigilance ce que l’armée chinoise en face de nous est en train de préparer. »
Statu quo
Plusieurs experts croient toutefois que la Chine veut avant tout — du moins pour l’instant — maintenir le statu quo en s’assurant, à coups de pressions et d’intimidation, que Taïwan ne déclare pas formellement son indépendance.
« La Chine cherche en ce moment à améliorer ses relations avec les États-Unis. Je ne pense pas que Xi veuille irriter Trump sur la question de Taïwan ou sur les questions relatives au Pacifique », analyse le chercheur Shen Ming-shih, de l’Institut de recherche sur la défense et la sécurité nationale, qui a servi pendant 35 ans dans l’armée taïwanaise. Une rencontre entre Xi et Trump est d’ailleurs prévue en mai.
L’armée chinoise n’aurait pas actuellement la force nécessaire pour réussir une invasion de l’île. Une nouvelle purge dans le haut commandement militaire vient d’ailleurs d’être menée, note le professeur Liu Fu-kuo, directeur du Centre taïwanais d’études sur la sécurité. « Je ne pense pas que le moment soit opportun ni que la situation soit suffisamment mûre pour que le président Xi ordonne à l’armée de lancer une attaque. »
À Taipei, le gouvernement de Lai Ching-te ne prévoit pas de jouer avec le feu en déclarant l’indépendance de Taïwan. François Wu est clair : « Nous n’allons pas le faire. On n’a pas besoin [de ça]. On n’est pas bêtes. On ne va pas provoquer la Chine. »
Mais les élections locales, qui se tiendront en novembre, ouvriront à coup sûr la porte à de l’interférence chinoise pour faire pencher la balance en faveur de candidats favorables à un rapprochement avec la Chine. Puisque l’objectif est de faire mûrir le fruit… toujours un peu plus.
Avec Lucie Wang
Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.
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