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Après des années de menaces, de fusillades et d’incendies criminels visant particulièrement des entrepreneurs de la communauté sud-asiatique, Ottawa semble avoir trouvé un nouvel outil pour s’attaquer aux réseaux d’extorsion : expulser du pays les ressortissants étrangers qui y sont liés.
L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) affirme avoir déjà renvoyé 111 personnes du Canada dans le cadre d’une opération nationale ciblant les étrangers soupçonnés d’être liés à des activités d’extorsion et au crime organisé.
Au total, 188 mesures de renvoi ont été prononcées depuis le lancement de l’offensive, rapporte CTV News. La Colombie-Britannique et la région de Toronto, deux des principaux foyers de la vague d’extorsion qui frappe le pays depuis plusieurs années, concentrent une grande partie des dossiers.
L’opération marque un changement d’approche important. Plutôt que d’attendre uniquement qu’un dossier criminel aboutisse devant les tribunaux, les autorités utilisent également la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés lorsqu’un ressortissant étranger est jugé interdit de territoire.
Plus d’une centaine d’expulsions
L’ASFC a commencé à suivre systématiquement les dossiers d’immigration potentiellement liés à l’extorsion en Colombie-Britannique et dans les Prairies en août 2025, avant d’étendre le programme à la région du Grand Toronto trois mois plus tard.
Selon les nouveaux chiffres publiés lundi et repris par La Presse canadienne, 91 mesures de renvoi ont jusqu’à présent été prononcées dans la région du Pacifique, entraînant 58 expulsions.
Dans les Prairies, 47 mesures ont mené à 30 expulsions, tandis que le Grand Toronto compte 50 mesures de renvoi et 23 personnes déjà expulsées.
Le rythme s’est nettement accéléré au cours de l’été.
Le 18 juin, l’ASFC recensait encore 484 enquêtes, 139 mesures de renvoi et 81 expulsions. En moins de trois mois, le nombre de personnes effectivement sorties du pays est donc passé de 81 à 111, tandis que 49 nouvelles mesures de renvoi ont été prononcées. L’ASFC expliquait alors travailler directement avec les corps policiers et les équipes spécialisées dans le crime organisé afin d’identifier les étrangers pouvant être interdits de territoire.
«Le renvoi de plus de 100 individus liés à des activités d’extorsion reflète les efforts soutenus de l’ASFC pour identifier, enquêter et prendre des mesures contre ceux qui constituent une menace pour nos communautés», a déclaré la présidente de l’agence, Erin O’Gorman, selon CTV News.
Des fusillades derrière certains renvois
L’ASFC a dévoilé quatre cas pour illustrer le genre de dossiers visés.
Palwinder Singh a été expulsé après avoir été relié à une fusillade associée à une affaire d’extorsion à l’automne 2025. La Commission de l’immigration et du statut de réfugié l’a déclaré interdit de territoire parce qu’il appartenait à une organisation criminelle associée à des violences liées à l’extorsion.
Amitoz Bajwa a pour sa part été associé à des infractions impliquant des armes à feu ainsi qu’à une autre fusillade liée à l’extorsion avant d’être expulsé.
Jasmer Singh, condamné au Canada pour séquestration, a également été renvoyé, tandis que Sahibjot Singh a été expulsé après avoir admis ses liens avec une organisation impliquée dans une série d’activités criminelles, selon l’agence.
Ces procédures administratives permettent aux autorités de s’attaquer à une difficulté récurrente dans les enquêtes sur l’extorsion : le seuil nécessaire pour établir l’interdiction de territoire d’un ressortissant étranger n’est pas nécessairement le même que celui requis pour obtenir une condamnation criminelle après un procès.
L’objectif est donc autant de démanteler les réseaux existants que d’en retirer rapidement certains exécutants.
Le gang Bishnoi au cœur de la crise
Cette offensive intervient alors que les autorités canadiennes documentent depuis plusieurs années l’expansion de réseaux criminels originaires de l’Inde, particulièrement dans les communautés punjabies du Canada.
Le cas le plus spectaculaire est celui du gang Lawrence Bishnoi.
Un rapport classifié de l’ASFC obtenu cet été par Global News décrit une organisation possédant une «présence opérationnelle croissante au Canada», disposant d’importantes ressources financières et d’un vaste bassin de recrues. Selon les renseignements de l’agence, le réseau aurait notamment exploité le programme canadien de visas étudiants pour introduire ou recruter certains de ses membres au pays. Global News rapportait en août que Goldy Brar, considéré comme un lieutenant important de Bishnoi en Amérique du Nord, était lui-même arrivé au Canada en 2017 avec un permis d’études.
Les dossiers ne concernent toutefois pas tous cette organisation.
Le Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada a indiqué cette année que plusieurs groupes criminels, dont les gangs Bishnoi et Bambiha, étaient impliqués dans les campagnes d’extorsion. Les propriétaires de petites et moyennes entreprises dans le transport, la construction, l’immobilier, le commerce de détail et la restauration figurent parmi les principales cibles. Les demandes peuvent atteindre des centaines de milliers, voire des millions de dollars, et être accompagnées de fusillades ou d’incendies criminels lorsque les victimes refusent de payer.
Le phénomène a pris une dimension suffisamment importante pour provoquer des opérations policières majeures.
En mai, la police régionale de Peel a ainsi arrêté 17 hommes dans ce qu’elle décrivait comme l’une des plus importantes enquêtes sur l’extorsion de l’histoire de la région. Les suspects faisaient face collectivement à 106 chefs d’accusation, dont 11 accusations d’extorsion et 75 infractions relatives aux armes à feu. L’enquête avait mobilisé des policiers de l’Ontario et de la Colombie-Britannique, l’ASFC ainsi que le FBI américain.
Des étudiants étrangers recrutés comme exécutants
L’un des aspects les plus préoccupants du dossier concerne précisément l’utilisation du système d’immigration par les réseaux criminels.
Les renseignements obtenus par Global News indiquent que le gang Bishnoi aurait recruté des jeunes hommes originaires de l’Inde arrivés au Canada, notamment avec des permis d’études. Certains seraient utilisés comme exécutants locaux pour commettre des actes de violence commandés à distance.
Un cas récent illustre concrètement ce modèle.
En juin, la Commission de l’immigration et du statut de réfugié a ordonné l’expulsion d’Abjeet Kingra, un citoyen indien entré au Canada avec un visa étudiant. Selon la décision rapportée par Global News, Kingra avait tiré 14 coups de feu sur une résidence de Colwood, sur l’île de Vancouver, dans le cadre d’une opération menée pour le gang Bishnoi. Son complice avait incendié les véhicules des propriétaires.
Un autre membre présumé du réseau a reçu une mesure d’expulsion en juillet dans le cadre de l’offensive internationale visant l’organisation.
Ces exemples ne permettent pas d’attribuer les 111 expulsions annoncées lundi au seul gang Bishnoi. Ils montrent toutefois pourquoi l’immigration est devenue l’un des fronts de la lutte contre les réseaux d’extorsion.
23 160 étrangers renvoyés en un an
L’offensive dépasse d’ailleurs largement ce seul phénomène.
L’ASFC affirme avoir expulsé 23 160 personnes interdites de territoire en 2025, dont 1 010 dans des catégories comprenant la grande criminalité, le crime organisé, les atteintes à la sécurité nationale, les crimes de guerre et les violations des droits de la personne. L’agence disait en juin procéder à environ 400 renvois par semaine.
Ottawa veut maintenant augmenter cette capacité.
L’ASFC compte environ 530 agents affectés à l’application des lois en matière d’immigration, notamment aux enquêtes, aux détentions, aux audiences et aux expulsions. Le gouvernement a par ailleurs prévu 30,4 millions de dollars pour renforcer ses capacités et annoncé l’embauche de 1 000 nouveaux agents frontaliers.
Pour les communautés qui subissent depuis plusieurs années coups de feu dans les façades, véhicules incendiés et demandes de rançon transmises par WhatsApp, les nouveaux chiffres constituent au moins un signe que la réponse fédérale commence à produire des résultats mesurables.
La question sera désormais de savoir si les 111 expulsions auront réellement affaibli les réseaux ou si ceux-ci continueront simplement à recruter de nouveaux exécutants pour remplacer ceux qui ont été renvoyés.


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