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« Ce texte n’apporte pas une sécurité maximale aux citoyens vulnérables qui souhaitent rester en vie. » (Didier Sicard, le 20 juillet 2026 dans "Le Monde").
La proposition de loi sur l'euthanasie et le suicide assisté qui a été adoptée définitivement le 15 juillet 2026 par les députés a fait l'objet de quatre saisines du Conseil Constitutionnel : une le 16 juillet 2026 par le Président du Sénat Gérard Larcher, deux autres le 17 juillet 2026 par un groupe de sénateurs et par le Premier Ministre Sébastien Lecornu, et une quatrième le 20 juillet 2026 par un groupe de députés. L'une des mesures qui a été contestée est le trop court délai de réflexion pour prendre la décision de mourir (deux jours seulement) alors que les consommateurs sont nettement plus protégés quand ils font un prêt ou qu'ils achètent par correspondance ou sur internet.
Parmi les personnalités très qualifiées pour évoquer ce sujet sensible de la fin de vie (qui concerne tout le monde, mais les professionnels de la santé ont l'avantage de voir ce qui se passe réellement dans les hôpitaux), il y a le professeur Didier Sicard. C'est maintenant un vieux monsieur de 88 ans, mais qui a gardé toute sa fraîcheur d'âme dans la réflexion. Au-delà d'avoir été un grand médecin à l'hôpital Cochin, il a présidé le Comité consultatif national d'éthique de 1999 à 2008. Auteur d'une douzaine d'ouvrages pour le grand public, il est connu pour avoir présidé la Commission de réflexion sur la fin de vie en France installée le 17 juillet 2012 et pour avoir remis son rapport au Président François Hollande le 18 décembre 2012.
Didier Sicard a été interviewé par Béatrice Jérôme dans "Le Monde" de ce lundi 20 juillet 2026. Il a exprimé ses très vives réserves sur la proposition de loi et s'est inquiété des possibles dérives.
Sa première grande critique, c'est que le texte laisserait entendre que le patient a la capacité d'être libre pour exprimer une « volonté libre et éclairée », ce qui est tout à fait faux : « C’est une pure fiction. Mon expérience de médecin m’a enseigné qu’il n’y a pas de moment qui anéantisse plus la liberté que celui où l’on se projette dans sa mort prochaine. On ne peut pas fonder une loi sur la liberté de la personne au moment même où elle en est le plus dépossédée. Un malade en grande détresse existentielle a d’abord besoin de ne pas être seul, d’être entendu, accompagné, aidé, et pas seulement à travers le fait qu’on lui tende ou verse un breuvage qui va l’emporter, fût-ce au nom de sa liberté. ».
De même, parlant de bureaucratisation, il a critiqué sévèrement des critères qui se voudraient rigoureux uniquement pour rassurer certains députés : « Les critères retenus dans la loi (…) n’ont aucun sens du point de vue de la médecine. Le pronostic vital d’une femme de 95 ans ou d’un homme de 25 ans atteints d’un même cancer métastasé ne peut être le même. Au-delà de l’âge, chaque personne a un destin particulier avec une espérance, ou je dirais une désespérance, de vie qui lui est propre. Celle-ci dépend de son mode de vie, de ses liens avec son entourage, de facteurs qui nécessitent d’être examinés longuement dans un dialogue soignant-soigné. La loi établit une nomenclature de critères qui me paraît complètement artificielle. Elle vise à gommer la singularité de chaque situation et à faire oublier la difficulté de toute prédiction en médecine au-delà du diagnostic de la maladie. Avec cette loi, on bureaucratise l’euthanasie pour la rendre acceptable. ».
En aparté, il a remarqué en outre qu'à l'Assemblée, la majorité pour ce texte était de plus en plus resserrée : « Je note au passage qu’à chaque lecture devant l’Assemblée Nationale, ils ont été de plus en plus nombreux à s’y opposer. Ce qui montre qu’en allant au fond du sujet ils se sont aperçus que la question était plus complexe qu’il n’y paraît dans le texte. ».
Didier Sicard a d'ailleurs relativisé la rigueur de ces critères car beaucoup de jusqu'au-boutistes (à commencer par l'ADMD) voudraient déjà élargir le champ d'application : « Cette apparente prudence du législateur est un piège, car les critères actuels ne tiendront pas six mois. La Belgique et les Pays-Bas ont modifié de nombreuses fois leur loi sur l’euthanasie pour y intégrer toujours plus de situations différentes. Les promoteurs de la loi votée le 15 juillet, à commencer par l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, le savent très bien. Cette association considère d’ailleurs déjà que ce texte devra évoluer. ».
Du coup, ce qui préoccupe l'illustre médecin, c'est une déresponsabilisation progressive des médecins censés suivre leurs patients : « Je crains que la liberté, fictive, du malade, uniquement bordée par des critères de recevabilité de sa demande, ne finisse par prendre le pas sur une médecine responsable. Ceux dont la vocation était de soigner un patient jusqu’au bout vont être incités à considérer qu’il leur suffira de respecter le protocole de demande d’aide à mourir pour s’acquitter au mieux de leur mission de soignant aux yeux du malade. Cette loi aboutit au contraire du but recherché, puisqu’elle risque d’encourager le désengagement des médecins dans le suivi de leurs malades. Avec le risque de faciliter les demandes d’aide à mourir. Je le redoute d’autant plus que je suis attristé de constater que la médecine française a raté son éducation de l’accompagnement de la fin de vie. Elle n’a pas su voir l’importance et la richesse d’une attitude solidaire envers les mourants. ».
Autre sujet de préoccupation, la manière dont serait appliquée une telle loi : « Ce texte a été soutenu par les milieux sociaux instruits, des professions intellectuelles qui supportent mal la perspective de la dépendance. Mais la loi va s’introduire dans la vie quotidienne des Français, et les inégalités de santé et d’accès aux soins sont telles qu’un certain nombre de citoyens auront la tentation d’y recourir. ».
Et Didier Sicard de donner un exemple parmi d'autres : « Imaginez une personne âgée qui vit seule dans un village. Elle ne peut plus marcher, à peine parler, voir ou entendre. L’hôpital est à 40 kilomètres, et son médecin ne peut pas se déplacer souvent chez elle. Ses voisins, sa famille lui disent : "Tu ne vas pas bien, tu souffres. Tu ne peux pas continuer dans cette situation". Si cette personne apprend qu’elle peut accéder à une mort assistée, elle sera tentée de dire oui. ».
Le texte, qui sacralise la liberté, bafoue la solidarité pour les plus fragiles d'entre nous : « La fin de vie, ou la maladie grave, est un moment de fragilité extrême pour chacun d’entre nous, mais plus encore pour les personnes handicapées. La France leur consacre moins d’attention que d’autres pays européens, notamment pour créer des places d’accueil spécifiques dans les hôpitaux. Certaines de ces personnes pourront être tentées de recourir à cette loi. (…) C’est un texte individualiste où le "je" prend plus de place que le "nous" ».
Didier Sicard aurait voulu intégrer plus de solidarité dans la loi : « [Il faudrait] un chapitre mettant en perspective la protection des personnes âgées, ou handicapées, pour éviter de les exposer à la tentation, par désespoir, de demander à mourir. Elle dirait explicitement que la société ne peut s’exonérer de la responsabilité d’accompagner les plus fragiles. ».
Le président d'honneur du Comité d'éthique n'a pas donné son avis seulement après le vote définitif du texte. Il avait été également interrogé notamment au début des débats à l'Assemblée, au printemps 2024.
Ainsi, il est intéressant de se replonger dans son interview accordée à Jérôme Cordelier dans "Le Point" du 10 mai 2024. Didier Sicard avait d'abord replacé le débat sur un clivage très marqué de la société française : « Cette question génère un débat impossible entre deux tenants d'un absolu. D'une part, un absolu de revendication d'une liberté individuelle sans limites. D'autre part, un absolu du principe de ne pas tuer. Au confluent de ces deux positions radicales, il y a les malades, dont beaucoup ont une parfaite légitimité à demander que leur vie cesse en raison de leurs souffrances ou de leur désespérance, mais d'autres ont aussi la légitimité à ne pas être encouragés à disparaître plus tôt que prévu ! ».
Ensuite, il avait relativisé l'urgence d'un tel texte : « Dans la réalité, seulement 2 à 3% de personnes demandent à être euthanasiées avant leur mort naturelle. Peut-on adopter une loi qui défend cette liberté sans compromettre la liberté des 97% autres personnes ? Récemment, l'ancienne ministre de la Santé Marisol Touraine a critiqué ma position en disant qu'avec des gens comme moi, il n'y aurait jamais de loi protégeant les minorités. Argument auquel je réponds : quand on protège une minorité, on ne doit pas mettre en danger la majorité. Les lois protégeant les homosexuels, les personnes trans, en situation de handicap, etc., ne menacent pas les autres citoyens ! ».
Le pratiquant hospitalier avait rappelé que les sondages donnaient l'opinion de personnes bien portantes : « On n'interroge jamais un malade qui se trouve dans un état grave, comme je l'avais fait, via la Sofres, quand je présidais la Commission de réflexion sur la fin de vie. La plupart de ces personnes se plaignaient de ne pas pouvoir parler de leur mort, ni avec leur entourage ni avec les médecins, mais redoutaient qu'on les tue ! L'euthanasie est une revendication de personnes en bonne santé qui ignorent comment elles vont se comporter au moment de l'annonce d'une mort prochaine, y compris parmi les militants de l'ADMD. ». C'est cette dernière phrase qui est très importante et que j'ai souligné en gras.
À l'époque, Didier Sicard avait mis en garde contre un point de départ et des évolutions inéluctables : « Nous avons sous les yeux l'exemple de la Belgique et de la Hollande qui, depuis 2002, ont modifié la loi une dizaine de fois pour en élargir le champ aux maladies psychiques, aux personnes atteintes d'Alzheimer, aux enfants, aux prisonniers… Je peux vous assurer que les garde-fous prévus dans cette loi ne tiendront pas longtemps. Le principe d'une loi qui se protège avec des garde-fous est une fiction. Les histoires individuelles, comme la maladie de Charcot, sont universalisées et deviennent toujours un modèle d'indication, oubliant que celle-ci va percuter la conscience de ces malades dont l'immense majorité, 95%, veulent vivre jusqu'au bout de leur vie. ».
C'est pour cette raison qu'une telle loi met en péril les plus fragiles (j'ai souligné en gras la première phrase) : « La loi, en rendant légitime cette demande, finit par constituer un encouragement. Les verrous sautent. Ce qui ne signifie pas qu'effectivement certains malades demandent à mourir et il faut les entendre, même si souvent une telle demande est motivée non par la maladie, mais par le sentiment d'abandon et de solitude. ». Avec la loi votée le 15 juillet 2026, l'abandon de la société pour les plus fragiles se ferait encore plus aisément puisqu'il y aurait toujours une dernière porte de sortie, la mort.
Sylvain Rakotoarison (20 juillet 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Euthanasie 2026 (16) : Pr Didier Sicard fortement opposé à la proposition de loi adoptée.
Que préconise le rapport de Didier Sicard sur la fin de vie, remis au Président de la République le 18 décembre 2012 ?
Interviews du Pr Didier Sicard le 10 mai 2024 dans "Le Point" et le 20 juillet 2026 dans "Le Monde".
Le jeu militant de Line Renaud.
Justine Gruet.
Euthanasie 2026 (15) : il n'y aura pas d'euthanasie à la française.
Euthanasie 2026 (14) : bientôt le point de non-retour ?
Christine Bonfanti-Dossat.
Euthanasie 2026 (13) : le nouveau rejet du Sénat.
Euthanasie 2026 (12) : Noelia et les abus inéluctables d'une législation.
Euthanasie 2026 (11) : pourquoi le texte voté le 25 février 2026 est-il inquiétant ?
Euthanasie 2026 (10) : ce que prévoit le texte voté le 25 février 2026 sur la fin de vie.
Euthanasie 2026 (9) : Jour de deuil.
Euthanasie 2026 (8) : Houellebecq vs Finkielkraut.
Michel Houellebecq.
Alain Finkielkraut.
Vincent Delahaye.
Saleté de cancer.
Euthanasie 2026 (7) : le rejet pluriel du Sénat.
Euthanasie 2026 (6) : et le Sénat débat de la proposition de loi relative à "l'aide à mourir"...
Euthanasie 2025 (5) : Vincent Lambert et la proposition de loi relative à "l'aide à mourir".
Vincent Lambert, meurtre d’État, euthanasie, soutien aux plus fragiles…
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Euthanasie 2025 (4) : adoption de la proposition de loi relative à "l'aide à mourir".
Euthanasie 2025 (3) : l'examen de la proposition Falorni à l'Assemblée.
Euthanasie 2025 (2) : l'inquiétude des religions.
Euthanasie 2025 (1) : quelle société humaine voulons-nous ?


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