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Euthanasie 2026 (15) : il n'y aura pas d'euthanasie à la française

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« Je ne veux pas qu’on m’aide à mourir, je veux qu’on m’aide à vivre ! » (Pierre Cordier, député LR, le 15 juillet 2026 dans l'hémicycle).

Triste journée que ce mercredi 15 juillet 2026 . Les interjections et cris du cœur de certains députés n'y ont rien fait car impuissants. Autre députée LR, Justine Gruet a aussi lâché : « Ce jour-là, votre responsabilité ne sera plus juridique : elle sera profondément humaine. Nous sommes le 15 juillet 2026, le jour où le Parlement français aura décidé qu’il peut être mis fin légalement à une vie humaine. ». Le contraire du vote de l'abolition de la peine de mort. Ce mercredi, l'Assemblée Nationale a adopté définitivement la proposition de loi visant à légaliser l'euthanasie et le suicide assisté, officiellement « relative au droit à l'aide à mourir » dans un euphémisme particulièrement puant.

Pour moi, c'est une triste journée car notre société est passée dans un nouveau paradigme qui risque d'être irréversible. Ce n'est pas la société que je souhaite, ce ne sont pas mes valeurs, ce n'est pas mon univers de raisonnement et d'émotion.

Si la seule chose que propose la société, c'est de tuer le malade parce qu'elle ne peut pas tuer la maladie, c'est extrêmement grave. Je souhaite que les lois aident à vivre et pas à mourir, ce député, Pierre Cordier, a tout à fait raison. On ne peut pas franchir cette transgression absolue de donner légalement la mort sans qu'il y ait des conséquences néfastes sur toute la société et dans de très nombreux domaines (ne serait-ce que dans la recherche médicale, ce serait plus simple et moins coûteux d'euthanasier).

Soyons clairs. Cette loi répond a une véritable question qui est celle, non pas de la dignité de vivre ou de mourir, notre condition humaine nous octroie, intrinsèquement, notre dignité, même faible, nous sommes toujours dignes, mais de la douleur, de la douleur insurmontable. Et tout le monde se rejoint sur l'idée qu'il faut supprimer toutes les souffrances. Ce point est essentiel. Pas d'acharnement thérapeutique (cela fait depuis longtemps que la loi l'interdit même, du moins, contre l'avis du patient, qui garde jusqu'au bout la maîtrise de ses soins).

Mais, encore une fois, supprimer la douleur, la souffrance, ne signifie pas, ne doit pas signifier supprimer le patient. Avant le droit à l'aide à mourir, il faut avant tout que tous les patients disposent de leur droit à recevoir des soins palliatifs. Or, c'est loin d'être le cas sur tout le territoire et c'est dans cette direction qu'il fallait que l'État, exclusivement, intervienne pour la santé de tous les Français.

La France avait même réussi le fragile consensus parlementaire et social avec la loi Claeys-Leonetti, il y a juste dix ans, qui permet justement la sédation profonde et continue. On pourrait toujours parler d'hypocrisie. Pour moi, il y a une différence majeure entre un médecin qui arrête les soins curatifs et qui soulage le patient, quitte à abréger sa vie mais sans l'intention de l'abréger, et un médecin qui, simplement, tue un patient ou permet au patient de se tuer lui-même. La différence, c'est la facilité d'approche, une facilité renforcée par des intérêts économiques dans un État en déficit gigantesque chronique.

Il n'y aura pas d'euthanasie à la française. D'une certaine manière, la fin de vie à la française, c'était la loi Claeys-Leonetti. Elle n'est pas encore appliquée partout et l'euthanasie serait une solution simpliste à un problème compliqué. Il n'y aura pas d'euthanasie à la française parce qu'avec le texte qui a été adopté définitivement le 15 juillet 2026, on rejoint les très rares pays à accepter cette supposée mort-bien (euthanasie), comme la Belgique, les Pays-Bas, le Canada... et dans ces pays-là, tous les garde-fous, toutes les contraintes, toutes les exigences initialement prévus ont volé en éclat avec des lois ultérieures qui ont généralisé, qui ont élargi les conditions d'accès à l'euthanasie et au suicide assisté.

C'est faux de parler d'un consensus social. Les sondages sondaient de manière orientée avec une question stupide : Voulez-vous souffrir énormément ou voulez-vous l'euthanasie ? La vraie solution à la française, c'était la voie médiane entre ces deux assertions : évacuer la souffrance, au risque d'abréger la vie.

L'article 2 du texte dit clairement les choses : « Le droit à l’aide à mourir est le droit pour une personne qui en a exprimé la demande d’être autorisée à recourir à une substance létale et accompagnée, dans les conditions prévues aux articles L. 1111-12-2 à L. 1111-12-7, afin qu’elle se l’administre ou, lorsqu’elle n’est physiquement pas en mesure de le faire, qu’elle se la fasse administrer par un médecin ou par un infirmier. ».
 

Le premier problème, c'est de parler d'un "droit" et pas d'une simple possibilité. Le second, c'est que c'est un médecin ou un infirmier qui pourrait faire l'acte, l'acte létal, l'acte de tuer, et cela signifie que le lien de confiance entre soignants et soignés va en prendre un coup.

Tout le reste n'est que tentative de restreindre ce "droit" mais je ne doute pas que d'autres textes "progressistes" voudront dans l'avenir proche élargir le champ d'application, amoindrir les conditions imposées. Deux autres séries articles importants donnent d'une part les conditions (article 4) et d'autre part la procédure à respecter (article 5 et suivants).

L'article 4 énumère ainsi les cinq conditions requises pour bénéficier de ce "droit" à "l'aide à mourir" : 1° avoir au moins 18 ans ; 2° être de nationalité française ou résider en France « de façon stable et régulière » ; 3° être « atteint d’une affection grave et incurable, quelle qu’en soit la cause, qui engage le pronostic vital, en phase avancée, caractérisée par l’entrée dans un processus irréversible marqué par l’aggravation de l’état de santé de la personne malade qui affecte sa qualité de vie, ou en phase terminale » ; 4° « présenter une souffrance liée à cette affection, qui est soit réfractaire aux traitements, soit insupportable selon la personne lorsque celle-ci a choisi de ne pas recevoir ou d’arrêter de recevoir un traitement. Une souffrance psychologique seule ne peut en aucun cas permettre de bénéficier de l’aide à mourir. » ; 5° « être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairé ».
 

Chaque mot compte évidemment, notamment pour les trois dernières conditions, et est susceptible d'interprétation, encore que certaines définitions sont déjà prévues par des certaines autorités (je ne m'étends pas sur ce sujet très précisément débattu depuis plusieurs années.

Je repense à ma grand-mère qui a eu la chance de n'avoir jamais eu de gros pépins de santé. Vers les 80 ans, elle ne voulait pas se munir de prothèses auditives dont elle avait pourtant besoin parce qu'elle disait : à quoi bon, pour le temps qu'il me reste à vivre. Et puis, au bout de cinq ans, nous avons réussi à la convaincre que le temps qui lui restait à vivre pouvait être plus long qu'elle imaginait et elle a accepté à s'équiper. Finalement, elle est partie peu après ses 98 ans, mais nul doute que si des enfants ou petits-enfants avaient fait pression sur elle pour dire qu'elle était une charge pour la société, elle aurait demandé à partir d'elle-même. Heureusement pour elle, cette loi n'était pas passée, et de toute façon, justement, elle était bien entourée et il suffisait qu'elle se sentît à sa place dans la famille pour ne pas se sentir de trop dans ce monde de plus en plus individuel. Mais que deviendraient ces grands-parents jamais visités, en manque d'amour, et qui ne leur resteraient comme seule solution de partir comme dans le terrible film de Robert Fleischer, sorti le 9 mai 1973, "Soleil Vert" ? Les conditions actuelles de la loi ne le permettraient pas, c'est vrai, mais le pied est dans la porte, la brèche s'agrandira inéluctablement. C'est cette odieuse logique qu'il fallait prévenir, éviter.

La députée LR Justine Gruet, intervenant ce 15 juillet 2026, a redit toutes les raisons de sa ferme opposition au texte.

D'abord, la rapidité des délais entre la demande et l'acte : « La décision d’inscrire cette lecture définitive à l’ordre du jour de l’Assemblée laisse à penser que les députés ont le sentiment du devoir accompli. Nous connaissons ce texte par cœur : il demeure le plus permissif au monde, dans un cadre très imprécis qui laissera les médecins décisionnaires face à leur conscience. Les délais sont très courts : il faut faire vite, vite, vite ! Comme si vous aviez peur que le patient change d’avis. La procédure l’enferme dans sa décision : la preuve, s’il ne veut plus mourir, on convient d’un nouveau rendez-vous ! Si c’est une grande loi de liberté qui n’oblige personne, comment justifiez-vous l’absence d’une clause pour tous les professionnels et pour les établissements confessionnels ? Comment expliquez-vous le choix d’un recours a posteriori plutôt que d’un contrôle a priori ? La prudence menace-t-elle vos objectifs ? (…) Si, demain, on vous apprenait que votre mère est morte la veille des suites d’une injection létale, sans que vous ayez été prévenu, et si vous appreniez, de surcroît, que votre frère ou votre sœur lui a fait sentir qu’elle était devenue une charge, quelle serait votre réaction ? Voilà un des vrais problèmes soulevés par ce texte, qui ne prévoit pas qu’un juge vérifie que des pressions indues ne s’exercent pas. Il y a aussi ce jeune voisin en situation de handicap et majeur protégé, croisé la semaine dernière. Il luttait contre une maladie, avec des moments d’espoir. Pourquoi peut-il décider d’une fin de vie en quarante-huit heures alors qu’on ne l’autorise pas, par mesure de protection, à faire un simple chèque ? Il y a aussi ce patient, au fond du couloir du service de gériatrie, qui ne recevait jamais de visite et se sentait seul. Il ne connaissait pas le médecin qui avait instruit sa demande, oui, c’est permis, et sa petite fille, venue lui annoncer qu’il allait être grand-père, est malheureusement arrivée trop tard. ».

Elle a contesté aussi le fait que cette loi si importante soit définitivement adoptée sans consensus parlementaire (les sénateurs ont rejeté le texte trois fois de suite) et les députés étaient très divisés (voir plus loin) et l'ont adoptée en plein été, dans la précipitation mais hors des projecteurs de l'actualité : « Mes chers collègues, peut-on raisonnablement considérer que toutes les garanties ont été apportées ? Je ne le crois pas et je sais que vous ne le croyez pas non plus. Cela explique d’ailleurs que nos débats aient donné lieu à la manifestation d’autant d’arrogance et de violence. J’en suis navrée, mais lorsque l’on est sûr de soi, sûr du texte que l’on propose, alors la certitude supplante l’agressivité. Dès lors, l’échange, l’explication et la discussion font partie intégrante de la construction législative. Il n’en a pas été ainsi. La future saisine du Conseil Constitutionnel est la preuve de la fragilité de votre texte. Lors des discussions, vous avez souvent fait allusion à la loi Claeys-Leonetti, votée en 2016 à la quasi-unanimité. Nous en sommes loin, très loin. Nous en arrivons pourtant au vote définitif, dans une précipitation qui interroge. Nous ferons donc tous semblant de ne pas comprendre pourquoi il fallait absolument que ce texte soit voté avant la pause estivale. ».

Ce texte va rendre incertaine la lutte contre le suicide : « Désormais, nous sommes face à notre conscience, tout comme l’ensemble des patients devenus éligibles, dont le seul rempart face à l’accès à la mort sera leur volonté personnelle, leur volonté de vivre. Actuellement, si une personne veut se suicider, la société lui propose du soin et de l’accompagnement et, si, au moment de passer à l’acte, elle hésite, connaît un sursaut de vie, dans une société d’humanité et de sollicitude, on ne demande pas aux soignants de pousser la seringue ! Depuis toujours, notre civilisation repose sur une même exigence : lorsqu’un être humain souffre, notre devoir est de le relever, de le soutenir et de l’accompagner. La fragilité diminue-t-elle la dignité ? Eh bien non. La dignité humaine ne se mesure pas, ne se calcule pas. Elle demeure intacte jusque dans la plus grande vulnérabilité. Telle est la richesse de la vie humaine. C’est toute la contradiction de ce texte. Nous nous apprêtons à reconnaître un droit à mourir sans garantie d’accéder partout au droit d’être soigné et accompagné. Comment proposer la mort quand on n’a pas pleinement offert les soins, la présence et l’espérance ? ».

Et Justine Gruet d'en appeler au fond d'humanité en chacun de ses collègues députés : « Personnellement, je n’aurai jamais de bonne raison d’organiser le décès de quelqu’un. Vous construisez ici, c’est tellement surprenant de la part de la gauche de cet hémicycle !, un modèle de société fondé sur la loi du plus fort, le pouvoir de l’homme sur l’homme. Mais un humain n’abandonne jamais un autre humain : c’est un principe fondamental, qui fonde notre pacte social. (…) Demain, ce texte ne concernera plus seulement des principes abstraits, mais quelqu’un que vous connaissez, que vous aimez. ».

Finalement, l'Assemblée a adopté définitivement ce texte à une majorité très serrée : pour 561 votants, 291 ont voté pour, 241 ont voté contre et 29 se sont abstenus. Comme on le voit, l'Assemblée était divisée en deux, et si on prend en compte l'opposition du Sénat, ce texte si important, alors que la fin de vie devait traditionnellement toujours faire l'objet d'un consensus, a été soutenu par seulement un quart des parlementaires et obtenu à l'arraché, comme un simple loi de finances, et en plein mois d'été, après les départs en vacances. Quelle honte !
 

Regardons d'ailleurs l'intérieur de chaque groupe important. Ces groupes étaient, eux aussi, profondément divisés. Ainsi, le RN était majoritairement contre (106) mais 12 ont voté pour (dont Sébastien Chenu, Thomas Ménagé et Jean-Philippe Tanguy). En revanche, le parti d'Éric Ciotti était unanimement contre.

Dans la majorité gouvernementale, le groupe EPR a voté majoritairement pour (64) mais avec beaucoup de défection, 18 ont voté contre (dont Olivia Grégoire, Sébastien Huyghe, Constance Le Grip, Laure Miller, Anne Genetet et Karl Olive) et 9 se sont abstenus (dont Marie Lebec, Hervé Berville, Jean-René Cazeneuve, Sylvain Maillard et Prisca Thevenot). Le MoDem était profondément divisé (20 pour, 16 contre), comme Horizons (16 pour, 18 contre) et LIOT (10 pour, 8 contre). À droite, chez LR, très majoritairement contre le texte, 7 ont voté pour malgré tout ou se sont abstenus.

À gauche, c'était un peu plus homogène (en faveur du texte) mais certains quand même ont voté contre ou se sont abstenus : 5 chez les insoumis (dont Sophia Chikirou), 10 au PS (dont Dominique Potier et Philippe Brun), 3 écologistes, 5 communistes (dont Stéphane Peu).

Bref, ce scrutin montre à l'évidence que le sujet n'est pas évident et qu'il divise profondément non seulement la classe politique mais aussi la société tout court.

Dans un souci de modération, le Premier Ministre Sébastien Lecornu avait annoncé avant le scrutin qu'il saisirait le Conseil Constitutionnel pour vérifier si le texte reste conforme aux principes constitutionnels qui nous unissent. Pour l'instant, c'est le Président du Sénat Gérard Larcher, comme il en a le droit, qui a saisi le Constitutionnel le 16 juillet 2026, ainsi que plus de soixante sénateurs le 17 juillet 2026. Pour information, ce texte n'était pas passé par le contrôle du Conseil d'État puisque c'était une proposition de loi, d'émanation parlementaire. Il y aura donc une petite bataille juridique à bas bruit dans les locaux feutrés du Conseil Constitutionnel pendant cette période estivale. Emmanuel Macron attend impatiemment d'y accoler sa signature pour promulgation, mais il a eu nettement de meilleures inspirations durant sa décennie présidentielle.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 juillet 2026)
http://www.rakotoarison.eu

(Illustration en fin d'article : œuvre de Salvador Dali).

Pour aller plus loin :
Justine Gruet.
Euthanasie 2026 (15) : il n'y aura pas d'euthanasie à la française.
Euthanasie 2026 (14) : bientôt le point de non-retour ?
Christine Bonfanti-Dossat.
Euthanasie 2026 (13) : le nouveau rejet du Sénat.
Euthanasie 2026 (12) : Noelia et les abus inéluctables d'une législation.
Euthanasie 2026 (11) : pourquoi le texte voté le 25 février 2026 est-il inquiétant ?
Euthanasie 2026 (10) : ce que prévoit le texte voté le 25 février 2026 sur la fin de vie.
Euthanasie 2026 (9) : Jour de deuil.
Euthanasie 2026 (8) : Houellebecq vs Finkielkraut.
Michel Houellebecq.
Alain Finkielkraut.
Vincent Delahaye.
Saleté de cancer.
Euthanasie 2026 (7) : le rejet pluriel du Sénat.
Euthanasie 2026 (6) : et le Sénat débat de la proposition de loi relative à "l'aide à mourir"...
Euthanasie 2025 (5) : Vincent Lambert et la proposition de loi relative à "l'aide à mourir".
Vincent Lambert, meurtre d’État, euthanasie, soutien aux plus fragiles…
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Euthanasie 2025 (4) : adoption de la proposition de loi relative à "l'aide à mourir".
Euthanasie 2025 (3) : l'examen de la proposition Falorni à l'Assemblée.
Euthanasie 2025 (2) : l'inquiétude des religions.
Euthanasie 2025 (1) : quelle société humaine voulons-nous ?

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