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Être ou ne pas être un film de Noël

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Macaulay Culkin était d’humeur combative le mois dernier, lors d’une « soirée nostalgique » tenue à Los Angeles pour célébrer les 35 ans de Home Alone. Après la projection du classique des Fêtes qui l’a instantanément transformé en star, l’acteur de 45 ans a commencé à lister sur scène ses films de Noël préférés : A Christmas Story, Scrooged, Elf… avant de jeter un froid dans la salle. « Et puis, sérieusement, Die Hard n’est pas un film de Noël », a-t-il lancé.

Au milieu des huées de la foule déclenchées par son commentaire, Culkin en a rajouté, élevant la voix : « Je comprends que certains d’entre vous veulent se battre avec moi, mais [Die Hard] est un film qui se déroule à Noël. Si l’action avait lieu durant la Saint-Patrick, ce serait exactement le même film. »

Comment expliquer qu’un délit de catégorisation, en apparence aussi anodin, ait déclenché des réactions aussi antagonistes ?

Rappelons que le débat « Die Hard est-il un film de Noël ? » déchaîne les passions depuis près de deux décennies, tant sur d’obscurs forums Internet que dans des programmes pointus de recherche universitaire. Les vannes se sont ouvertes en décembre 2007, quand le magazine Slate a publié un bref article intitulé « Now I Have a Machine Gun. Ho Ho Ho. ». Le journaliste Michael Agger y défendait l’idée que Die Hard, qu’on le veuille ou non, est un film de Noël au même titre que l’emblématique It’s a Wonderful Life (1946).

L’animosité des fans de Culkin concernant ses propos sur Die Hard — ainsi que les innombrables altercations en ligne sur le sujet au cours des dernières années — est en partie justifiée par le fait que le terme « film de Noël » n’est pas circonscrit à un genre canonique, comme c’est le cas pour les comédies musicales, les péplums ou les westerns. En l’absence de critères d’autorité prescrits, on tombe dans un relativisme des points de vue, voire un champ de bataille sémantique.

Transgression des codes

Malgré tout, le critique de cinéma américain Alonso Duralde a tenté d’apporter un peu d’ordre au chaos en publiant en 2010 un guide cinéphile intitulé Have Yourself a Movie Little Christmas. Une nouvelle édition augmentée du livre paraît d’ailleurs ces jours-ci. Selon M. Duralde, lorsqu’on fait allusion au cinéma de Noël, on parle en fait d’un imaginaire affectif partagé qui se greffe à des intrigues de toutes sortes — même à des thrillers d’action sanglants comme Die Hard.

« Noël constitue à mon avis l’un des derniers phénomènes de la culture occidentale qui ont préservé une conception authentique de la pureté et de l’innocence », indique-t-il en entrevue au Devoir. Le spectateur placé devant des scènes de violence ou de grivoiserie en plein Noël peut ainsi voir se désagréger, le temps d’un long métrage, la douce nostalgie de cette période magique qu’il chérit intimement.

« Étant donné que l’on associe Noël à l’enfance et au réconfort du foyer familial, ajoute M. Duralde, les réalisateurs aiment utiliser cette fête de manière contre-intuitive. Par exemple, lorsque vient le temps de planter le décor d’un braquage de banque ou de l’histoire d’un tueur en série. »

C’est dans les années 1970, en pleine effervescence contre-culturelle, que Hollywood s’est mis à pervertir le sentimentalisme bon enfant propre aux festivités de Noël.

Les exemples sont légion : Gene Hackman déguisé en père Noël tabassant un bandit dans The French Connection ; des appels téléphoniques obscènes interrompant un party d’ados dans le film d’horreur Black Christmas ; des guérilleros communistes munis d’un lance-roquettes, anéantissant le grand sapin orné d’une banlieue cossue dans Invasion U.S.A. ; la quasi-entièreté des répliques de Billy Bob Thornton interprétant le plus dépravé des pères Noël jamais vus au grand écran, dans Bad Santa

La transgression des codes de Noël a même contribué à la révision du système de notation par la Motion Picture Association, organisme professionnel représentant les grands studios hollywoodiens. Le sort violent réservé à deux personnages jouant les pères Noël dans Gremlins (1984), un film initialement promu comme un divertissement pour toute la famille, a incité l’association à instaurer une nouvelle cote, PG-13, ou « déconseillé aux moins de 13 ans ».

Désir, abondance et ironie

Aussi ténus soient-ils, les liens entre l’esprit des Fêtes et une œuvre se réclamant du sous-genre de Noël doivent entretenir une certaine cohérence thématique. À cet égard, Alonso Duralde offre dans son livre une clé permettant de séparer le bon grain de l’ivraie. Selon lui, le dispositif narratif d’un véritable film de Noël sonde « le gouffre existant entre le Désir et l’Abondance », écrit-il, s’inspirant d’une phrase tirée du conte Un chant de Noël, de Charles Dickens.

Prenons comme exemples Carol, de Todd Haynes, et Eyes Wide Shut, de Stanley Kubrick, drames conjugaux baignant dans une envoûtante atmosphère visuelle qui évoque des guirlandes lumineuses. Dans les deux cas, nous suivons les tribulations de protagonistes aisés, séduisants, très en vue dans la haute société (et vivant, incidemment, une expérience marquante dans le rayon jouets d’un magasin chic). Voilà pour l’Abondance. Leur Désir, lui, est cependant refoulé, fantasmatique ou non assouvi, et bien installé au bord d’un gouffre symbolisant le poids insupportable des non-dits.

Tout bon cinéaste étant un fin manipulateur, l’idée de jouer avec de tels contrastes émotifs s’avère irrésistible d’un point de vue dramatique. « Le message familial omniprésent à Noël, dit M. Duralde, en fait une toile de fond idéale pour des films comme Carol ou Eyes Wide Shut, qui remettent directement en question les idées reçues sur l’hétéronormativité ou la procréation. »

Après tout, l’ironie, d’après ce que nous enseigne le philosophe danois Søren Kierkegaard, « produit la vérité », fait tomber les masques.

Effet boomerang

L’ironie peut également se pointer le nez (rouge) de l’autre côté du miroir de la fiction, là où logent les intentions créatives. C’est ce qu’a réalisé au gré des années Roger Cantin, figure majeure de la série Contes pour tous et coscénariste de La guerre des tuques, probablement le film le plus rattaché à Noël dans la culture cinématographique québécoise.

« On n’en voulait pas, de sapins ! » assure néanmoins au Devoir le cinéaste et auteur, qui a fait paraître en octobre Attrape-moi si t’es capable, suite littéraire de La guerre des tuques.

« La principale réflexion était : pourquoi, instinctivement, les jeunes s’inventent des jeux de guerre basés sur la compétition, des jeux qui divisent ? Notre défi, c’était de concevoir une histoire qui finit par un message pacifiste. »

« On n’a pas vraiment utilisé l’iconographie du temps des Fêtes, de peur que ça fasse trop “grosses bonnes intentions”. Bref, que ça fasse cucul ! »

La véritable définition d’un « film de Noël » se trouverait-elle donc tout simplement, pour paraphraser Oscar Wilde, dans les yeux de celui qui regarde ?

C’est à tout le moins ce que pense John McTiernan, le réalisateur de Die Hard, qui, comme Roger Cantin, ne voyait pas du tout son film entrer au panthéon du cinéma de Noël pendant qu’il travaillait sur le projet. « Ce n’est pas à nous de décider, c’est au public de trancher », a-t-il expliqué au magazine britannique Empire en 2022.

« Si le public décide d’en faire un film de Noël, alors c’est un film de Noël », soutient-il.

Quoi qu’il en soit, selon le spécialiste de la question Alonso Duralde, la « date de péremption du débat » lié à Die Hard est « dépassée depuis longtemps ».

« Il serait temps de passer à autre chose et de discuter plutôt du “degré de Noël” de films comme Hustlers, la saga de stripteaseuses portée par Jennifer Lopez. Et soyons clairs : Die Hard est, et a toujours été, un film de Noël. »

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