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Être à la table ne suffit pas

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Les tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis révèlent une transformation profonde de leurs relations. L’interdépendance économique n’a pas fait disparaître les rapports de force. Elle expose plutôt une nouvelle realpolitik américaine fondée sur les zones d’influence.

Dans cette relation asymétrique, les tarifs permettent au plus puissant d’exercer une pression considérable sur le plus faible. La messe n’est pourtant pas dite. Nous n’en sommes qu’au rite pénitentiel. L’échec des derniers pourparlers mérite donc d’être examiné au-delà des gains et des pertes. S’agit-il d’un différend commercial non réglé ou d’une répétition générale des prochaines négociations entourant l’ACEUM ?

Les événements des derniers jours permettent de confronter cette lecture à la réalité. Le 18 août, Donald Trump annonce un « deal » et reporte de trois jours l’entrée en vigueur de nouveaux tarifs. Deux jours plus tard, Dominic LeBlanc affirmait encore que les deux pays étaient « très près » d’un accord. Pourtant, à quelques heures de l’échéance, les discussions ont échoué. Il serait tentant d’y chercher un gagnant et un perdant. Ce serait passer à côté de l’essentiel.

L’Histoire nous rappelle qu’une négociation peut être bilatérale sans être équilibrée. Hier encore, cette dynamique semblait pouvoir conduire à une entente. Aujourd’hui, elle conduit à son échec. La résultante a changé, pas l’asymétrie.

Résistance

Cet échec ne signifie pas que le Canada était dépourvu de toute capacité de résistance. Refuser les conditions proposées est aussi un choix politique. Mais Washington pouvait modifier les conditions, maintenir la menace tarifaire et finalement l’exécuter. Ottawa pouvait proposer, résister ou quitter la table. Il ne disposait simplement pas des mêmes instruments de coercition économique.

Cette confrontation révèle aussi une faiblesse du fédéralisme canadien. Ottawa négocie au nom du Canada, mais certaines concessions doivent ensuite être assumées par des provinces dont les intérêts ne coïncident pas toujours. Leurs réactions montrent combien il devient difficile de maintenir un front commun lorsque les conséquences économiques ne sont pas réparties équitablement. C’est là que l’enjeu dépasse le commerce et devient politique.

Les mouvements séparatistes n’ont pas disparu. Les élections québécoises replaceront la question nationale dans le débat public. Ces réalités sont connues au-delà de nos frontières. Sans présumer qu’elles seront instrumentalisées, il serait imprudent de les croire étrangères au calcul d’un partenaire qui cherche à mesurer jusqu’où il peut exercer sa pression.

La solidité du Canada dépend aussi de sa capacité à préserver un intérêt commun lorsque ses provinces ne paient pas le même prix. J’écrivais récemment dans ces pages que, face à Goliath, le Canada devait d’abord s’assurer d’être à la table. Les derniers mois nous rappellent qu’y être ne signifie pas disposer des mêmes cartes. Le Canada s’efforce d’obtenir une place, mais ce sont largement les États-Unis qui dictent le menu. Notre cohésion nationale devient elle-même un levier de négociation.

L’échec actuel pourrait donc avoir valeur de répétition générale pour l’ACEUM. Les tarifs ne servent plus seulement à protéger un marché. Leur menace, leur report et leur application deviennent des instruments permettant de tester la résistance de l’autre partie, à moindre coût pour celui qui exerce la pression.

Leviers

Même sans entente, Washington s’en sort avec davantage d’information. Le gouvernement américain a pu observer ce que son partenaire canadien protège, envisage ou refuse. L’échec indique aussi jusqu’où Ottawa semble disposé à aller avant de préférer l’absence d’accord.

Pourquoi abandonner cette méthode lors des prochaines discussions ? Les partenaires ne retourneront pas à la table comme si rien ne s’était passé. Washington connaît désormais mieux ses leviers, mais aussi les limites de leur efficacité. Le véritable précédent réside peut-être moins dans ce qui aura été obtenu que dans ce que chacun aura appris de cet affrontement.

Il serait donc réducteur de conclure en cherchant une victoire américaine et une défaite canadienne. Les Américains en auront certainement tiré leurs propres enseignements. Mais le Canada aussi. Cette négociation aura révélé ses dépendances, ses limites et sa capacité à résister lorsque le coût d’une entente devient trop élevé. Elle aura surtout rappelé que sa cohésion intérieure compte aussi lorsqu’il doit traiter avec un partenaire beaucoup plus puissant.

Cette connaissance ne rééquilibre pas la relation. Elle peut toutefois modifier la manière de s’y préparer. L’ACEUM demeure en vigueur et il faudra retourner à la table. La question n’est donc plus seulement de savoir ce que Washington aura appris sur nous, mais ce que nous aurons appris sur nous-mêmes. Et, surtout, ce que nous choisirons d’en faire. Car on ne choisit pas toujours les conditions dans lesquelles on doit négocier, on peut cependant choisir de mieux s’y préparer.

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