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Le créateur, dramaturge et interprète à qui l’on doit des pièces telles Mauvais goût et des spectacles, tel Numain, connu pour certains comme le Brad Spitfire de la série et des films Dans une galaxie près de chez vous et pour d’autres en comme ayant été codirecteur artistique de la compagnie Momentum, se prête depuis plusieurs années à l’exploration de la dimension spirituelle de l’intimité. Écartelé entre le désir de faire part de ses découvertes et un certain malaise à ausculter la chose publiquement, il a aussi longtemps été perplexe quant à la manière d’aborder de façon probante son sujet. Qu’à cela ne tienne, au terme de plusieurs années de tergiversation et de maintes amorces littéraires, il a décidé — un peu comme l’a fait Italo Calvino avec Si par une nuit d’hiver un voyageur — de rassembler en un ouvrage, Éros créatif, les prémisses de tous ses projets d’écriture avortés (guide masturbatoire, faux journal intime, manuel d’éthique érotique et de créativité sexuelle, scénario de film…) suivies d’une réflexion sur leur processus de création.
Si Stéphane Crête outrepasse sa pudeur jusqu’à un certain point — car il entre somme toute peu dans le récit personnel — pour traiter des perspectives que présente l’exploration de la dimension spirituelle de l’éros, c’est qu’il est animé de la conviction qu’elles peuvent considérablement étoffer l’expérience humaine de ses congénères. Pour l’auteur de l’essai sur les rituels Marquer le temps (Le Jour, 2022), cet éros salvateur ouvre la porte vers « ce qui est plus grand que soi ».
Or, au cœur d’une société québécoise post-judéo-chrétienne, Crête a cru constater que d’aborder la spiritualité relève sans doute plus encore du tabou, voire de « l’indécence », que de traiter de sexualité. « Si on écoute les podcasts à la mode — il y en a beaucoup au Québec — on va se raconter de façon très décomplexée nos aventures et mésaventures comme si ça conférait à l’émancipation sexuelle que de pouvoir parler de tout et de rien sans scrupule. Mais si je commence à dire comment je me rends disponible pour me faire toucher par la grâce… oups… Tout à coup, on devient un peu plus mal à l’aise. »
« J’ai l’impression qu’on a une pensée un peu étriquée par rapport au sacré », poursuit-il. Un phénomène qu’il explique non seulement par l’affranchissement de la Belle Province du joug du catholicisme, mais aussi par l’émergence subséquente du mouvement new age « qui a été vite ridiculisé, à raison parfois », ce qui aurait eu un impact sur nos référents actuels. « Quand on parle de spiritualité, on va penser tout de suite à des sectes ou à des gens qui sont habillés en blanc, qui parlent de cristaux, etc. Ces raccourcis mentaux nous font perdre un peu de subtilité. »
Dans les formations qu’il offre aux célébrants, en tant que ritualiste, il a d’ailleurs constaté que l’on évolue actuellement dans une sorte de « désert spirituel ». Si bien qu’il s’avère plutôt ardu, lorsqu’une personne n’a joui que d’une vie intérieure famélique, d’entourer son décès d’obsèques signifiantes.
Insuffler du relief à son existence
De quoi se prive-t-on si l’on ignore les bienfaits qu’offre la spiritualité, auxquels on peut notamment accéder en explorant une sexualité moins traditionnelle, voire « sacrée », telle que l’auteur la qualifie dans son livre ? « J’ai l’impression qu’on peut vivre une vie aplatie sans s’en rendre compte, explique-t-il. Comme si on vivait à côté d’un jardin botanique sans savoir qu’il existe de l’autre côté des grilles. » Ce serait, pour poursuivre la métaphore, se contenter « d’un petit paquet de fleurs en plastique ». « Se donner la permission d’aller explorer ces espaces-là, soutient-il, contribue à une libération, un déconditionnement, un affranchissement social. […] Quand on a une vie aplatie, on ne sait pas qu’on peut être digne de se connecter à quelque chose de plus grand qui est si proche, si accessible. »
Se délester de ses œillères peut, par ailleurs, s’initier de moult manières, soit par un déploiement de créativité en toutes sortes de domaines et contextes. « Je m’inspire en cela du livre Pourquoi créer ? du philosophe Pierre Bertrand [Liber, 2009], qui dit que la façon de répondre au grand mystère de l’existence, qui est en constante création parce que l’univers est en création, c’est de créer nous aussi. Mais la création peut se faire par un agencement de fleurs, par le changement d’un élément dans une recette. » Ouvrir ses horizons, selon l’auteur, permet d’aiguiser son libre arbitre. « La créativité nous rend vivant, invite à l’écoute de l’invisible, je dirais. Parce qu’à partir du moment où on décide d’être créatif ou créative, on développe son intuition, on se laisse surprendre par les accidents, les imprévus, on entre davantage dans ce qu’on appelle le flow de l’existence, et la créativité devient presque une manière d’être, un moteur de vie. »
On peut, dès lors, extrapoler une portée politique à cette insurrection face aux idées reçues. Les citoyens pourraient se demander « comment on peut dépasser les modèles de compétition, de domination, pour essayer de se rapprocher de valeurs plus près de la coopération, de la solidarité ». La gent masculine peut aussi, aidée en cela par la lecture d’Éros créatif notamment, repenser les codes de la masculinité. « Dans certains événements, raconte l’auteur, j’ai été témoin d’un masculin parfois perdu, parfois prédateur, parfois en train d’essayer de se reconstruire. Donc, il y a certains chapitres qui visent spécifiquement à éduquer, à éveiller, à faire évoluer le masculin. »
L’un des grands souhaits de Stéphane Crête est que ses propos ouvrent des perspectives. « Si personne ne nous a dit qu’on pouvait réinventer certaines choses ou regarder quelque chose autrement, [mon livre] peut […] donner la permission de les réinventer et de considérer qu’il est possible d’être en intimité, avec soi ou avec d’autres, selon différentes approches. »


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