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Entre créativité et automatisation : l’IA menace-t-elle le cinéma belge ?

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En 2023, on se souvient que Patrick Ridremont avait lancé un pavé dans la mare lors de la cérémonie des Magritte du cinéma, en demandant à ChatGPT d'imaginer le scénario d'un film belge, accouchant d'un pitch assez drôle imaginant une héroïne malade, un hamster sportif et des zombies polis…

Depuis, l'IA a déjà fait des bons de géant. Face à cette évolution, les membres de la chambre de concertation du Centre du Cinéma de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont adopté, le 25 juin 2025, une Charte pour une utilisation responsable de l'intelligence artificielle, pour tenter de réguler les pratiques.

Mettant l'accent sur la responsabilité individuelle et collective, celle-ci entend notamment "lutter contre toutes les formes de biais algorithmiques que produisent certains résultats d'IA génératives (stéréotypes de genre, discrimination, préjugés sexistes, hallucinations, données aberrantes ou fausses)".

Plus concrètement, les auteurs exigent une transparence sur le recours à l'IA et demandent qu'"une production/création entièrement synthétique (intégralement générée par des machines d'IA) et présentée comme une création intégralement humaine" soit écartée de la filière et ne puisse bénéficier d'aides publiques (Centre du Cinéma, Régions, RTBF…).

Des métiers menacés

Fondateur de la maison de production Frakas, le Liégeois Jean-Yves Roubin est le président de l'Union des producteurs francophones de films (UPFF). Il reconnaît que la charte du CNC est encore très large et assez vague. "L'IA a des qualités indéniables, mais cela doit rester un simple outil. Comme dans tous les domaines", plaide le nouveau patron des René du cinéma. Lequel a déjà recours à l'IA pour des tâches très spécifique : traduction, analyse de mails… Mais aussi, par exemple, pour réduire l'impact écologique d'un tournage en demandant à l'IA de regrouper certaines scènes aux décors proches ou pour tirer rapidement de grandes lignes sur le budget de production. Mais aussi pour prémâcher le travail des effets spéciaux.

"Juste par curiosité, j'ai déjà essayé l'IA pour sortir un texte ou une histoire, mais cela n'a pas la profondeur d'un vrai auteur", se réjouit le producteur de Saint-Ex en 2024, dont le réalisateur, Pablo Agüero, se servait déjà de l'IA pour créer le brouillon de certaines scènes au moment du découpage du film. Roubin a proposé à Michael Roskam d'entrer en contact avec lui pour son nouveau film Le Faux Soir, dont le tournage s'est achevé en décembre à Bruxelles, mais le cinéaste flamand "est resté avec ses petits crayons pour ses découpages". Quant à Fabrice Du Welz ou Julia Ducournau, avec qui travaille également Roubin, ce sont, selon lui, des "amoureux du cinéma" qui n'ont sans doute pas envie d'utiliser l'IA pour réaliser leurs films.

Quant aux exemples de films qui recourent déjà à l'IA générative, M. Roubin estime qu'il faut que cela reste "des exceptions, mais qui vont confirmer certaines règles"… "On va devoir faire avec l'IA. Elle va faire disparaître des métiers, c'est une évidence, mais elle va en créer."

Pour "Saint-Ex", le réalisateur, Pablo Agüero s'est servi de l'IA pour le  découpage de son film.

Pour "Saint-Ex", le réalisateur, Pablo Agüero s'est servi de l'IA pour le découpage de son film. ©O'Brother

Des progrès fulgurants

Du côté de l'Association des réalisateurs et réalisatrices de films (ARFF), Alan Deprez s'est spécialisé sur la question. Diplômé de l'Inraci en 2007, auteur de courts métrages et de clips, celui-ci s'est réorienté vers la production de contenu pour les réseaux sociaux, où l'IA est déjà massivement utilisée. "L'IA s'affine à chaque nanoseconde. On a de plus en plus de mal à faire la différence entre des images générées par l'IA et la réalité, déplore-t-il. On est dans un moment de bascule à l'échelle de l'humanité. L'IA est intégrée dans de plus en plus de dispositifs, d'applications, même sans que l'on s'en rende compte. […] Dans certaines villes américaines, il y a déjà des robots quasi autonomes assurant la sécurité. Ce sont encore des tâches assez basiques, mais ça évolue à bonds de géant. On aura bientôt le Skynet de Terminator…"

"Certains métiers sont sérieusement menacés. Et aujourd'hui, écrire un prompt est un métier en soi", explique Alan Deprez, qui soupçonne déjà certaines productions franco-belges d'avoir recours à l'IA générative sans le dire. Tandis qu'en préproduction, l'IA est déjà utilisée par certains réalisateurs pour des "tâches invisibles", non rémunérées par le producteur, comme la constitution des dossiers en vue de décrocher des aides. "C'est très pratique pour créer des supports visuels, en plus des photos de repérage, des moodboards… J'ai plein d'exemples autour de moi", confie le réalisateur.

Prédiction 2026 : l'IA qui ne parle plus, l'IA qui agit

"À chaque bouleversement technique dans le milieu du cinéma (passage au numérique, CGI, rotoscopie, fonds verts, performance capture…), on a prédit la mort du cinéma traditionnel. Mais ce n'est jamais arrivé, se rassure M. Deprez. Je pense que les IA vont rediriger certaines personnes vers une forme d'artisanat. Quand Pixar est arrivé, on prédisait la disparition du stop-motion des studios Aardman, mais on continue à prendre plaisir à ressentir l'artisanat. Même si c'est peut-être différent pour les jeunes générations, biberonnées aux réseaux sociaux, TikTok et aux influenceurs IA…"

L'actrice créée par IA Tilly Norwood dans une scène de film présentée par le studio Xicoia fin septembre 2025.

Tilly Norwood, présentée comme la première actrice entièrement générée par IA, dans une scène de film présentée par le studio Xicoia fin septembre 2025. ©Xicoia

Une société robotisée ?

Réalisateur de courts métrages d'animation pour la jeunesse — récemment du Génie dans la bouteille, au sein du programme Chouette, un jeu d'enfants —, Thomas Leclercq est l'un des vice-présidents de l'Abraca, l'Association belge regroupant les auteur·ice·s créateur·ice·s de l'animation. Curieux, en 2022, quand est apparu ChatGPT, il a rapidement compris la menace que représentait l'IA sur son métier.

"Chouette, un jeu d'enfants !" : cinq courts métrages où le merveilleux est au rendez-vous du jeu

Début 2025, il a été marqué par la mode sur Internet de se transformer en personnage de films Ghibli. "C'est éthiquement catastrophique. Cela va à l'encontre de tout ce pour quoi Miyazaki s'est battu", regrette le réalisateur. C'est selon lui une parfaite illustration du mode de fonctionnement de l'IA, qui pille des contenus sous droits d'auteur pour ses créations.

"Cela crée des précédents. On repousse sans cesse les limites de l'acceptable : on remplace d'abord des artistes VFX, des comédiens de doublage… Et on finit par accepter que le travail artistique soit délégué à des modèles d'IA. Ces deux dernières années, on a vu à Annecy (le plus prestigieux des festivals d'animation, NdlR) la projection de films générés en partie par IA, malgré l'opposition farouche de la profession…", se désole M Leclercq. Lequel avoue que la pression de certains producteurs est de plus en plus forte sur le recours à l'IA, notamment sur des tâches annexes, comme la confection de story-boards.

"Cela va plus vite, c'est sûr, mais veut-on réellement lire des articles entièrement écrits par IA, voir des films faits par des robots ? Cela pose la question du modèle de société que l'on veut..", réfléchit Thomas Leclecq. Qui souligne également l'impact environnemental désastreux de l'utilisation de l'IA.

Vers un doublage automatisé ?

La quarantaine toujours adolescente, Aurélien Ringelheim est bien connu des fans de l'univers Pokémon, puisqu'il a prêté sa voix à Sacha, le célèbre chasseur de créatures nippones, mais aussi à Kai dans la série Ninjago. Comédien et directeur artistique dans le domaine du doublage, le Bruxellois n'est pas encore trop inquiet pour sa profession. Et ce même s'il explique que certaines plateformes ont déjà recours à l'IA pour tout ce qui concerne l'audio-description ou pour la génération automatique des sous-titres pour la VO. "Pour l'instant, c'est une question de qualité, de rendu. Mais comme cela continue de s'améliorer, le risque s'accroît…", estime-t-il cependant.

M. Ringelheim estime que le problème doit être pris en charge au niveau politique, d'un point de vue législatif, mais aussi au niveau individuel. "Comment, par nos pratiques, ne pas encourager ces utilisations ? Depuis un petit temps, quand je lis un article du Monde, on peut l'écouter par IA. C'est inaudible la première fois, mais on finit par s'habituer à cette robotisation, à cette déshumanisation. C'est une forme de nivellement par le bas", dénonce-t-il. En déplorant par ailleurs que l'IA soit déjà utilisée pour certains livres audio "de fond de catalogue". Selon lui, le doublage risque ainsi de devenir à deux vitesses : l'IA pour les productions jugées médiocres et la voix humaines pour les autres.

"Il ne s'agit pas seulement de protéger notre gagne-pain. Notre travail consiste à transmettre émotions humaines, de la fantaisie, de la créativité. Ces machines vont voler les émotions des acteurs pour en produire d'autres. Cela pose une question philosophique…", lâche Aurélien. Mais il se rassure lorsqu'il participe à des conventions sur la culture japonaise. Où la voix française des Pokémon rencontre beaucoup de gens très attachés à ce que ce soit bien des humains qui continuent de doubler les voix de leurs personnages préférés…

Aurélien Ringelheim est la voix française de Sacha, le célèbre dresseur de Pokémon. Une IA pourrait-elle le remplacer à l'avenir?

Aurélien Ringelheim est la voix française de Sacha, le célèbre dresseur de Pokémon. Une IA pourrait-elle le remplacer à l'avenir? ©Nintendo

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