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“Enseignants, chercheurs, scientifiques, journalistes, tous doivent réinvestir la transparence sur leur positionnement politique”

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Dix ans après L'ère du complotisme (éd. Les Petits Matins), Marie Peltier signe un nouveau bilan d'étape de nos "sociétés fracturées" sur l'autel des réseaux sociaux. La bataille des récits (Stock) explore "comment la propagande antidémocratique a mis à mal nos sociétés". Des printemps arabes à la réélection de Donald Trump, en passant par la pandémie du Covid-19, la chercheuse et historienne décortique les mécanismes de la propagande contemporaine, avec un engagement assumé.

En 2016, dans les conclusions de "L'ère du complotisme", vous écriviez notamment que le complotisme pouvait être perçu comme "une réponse à l'injonction de laïcité". En préambule de ce nouvel essai, vous affirmez que, dans une partie de nos sociétés, "la croyance l'emporte sur le factuel", comme si le complotisme était devenu une forme de dogme…

Quand on analyse les récits, il y a eu un axe civilisationnel qui a été exploité dans le débat public occidental, de manière générale, et en France, en particulier, où le rapport à la laïcité est très spécifique. On a voulu tracer une frontière entre des gens qui seraient du côté de la raison et d'autres qui seraient dans un rapport au monde mythologique, religieux ou non rationnel. On a mélangé beaucoup de choses. Le complotisme épouse certaines logiques du religieux, mais c'est aussi un logiciel idéologique. On n'a pas assez entendu qu'à force de se raidir sur certaines positions, le complotisme est devenu, pour certains, une forme de réponse à un système qui paraissait les stigmatiser. On voit encore, pour l'instant, sur les affaires de pédocriminalité, des mouvements conspirationnistes qui profitent du fait qu'il n'y a pas eu assez de réponse à ces questions. Le récit de rejet du système, et effectivement de croyances un peu fantasmagoriques, vient répondre à cette distinction entre ceux qui penseraient bien et les autres. Quand on trace des frontières trop rigides, et surtout qu'on se place d'emblée du bon côté, on crée des angles morts, on participe de ce qu'on appelle maintenant la polarisation, un mot très à la mode, mais que je trouve assez réducteur…

"Trump pousse la société du spectacle à son comble : si vous ne riez pas avec nous, vous êtes notre ennemi"

Pourquoi ?

Le débat public est polarisé par essence. Je ne vois pas comment on pourrait ne pas polariser la gauche et la droite. Le débat public, c'est acter des désaccords. Ensuite, le deuxième problème, c'est qu'on constate une montée d'extrême droite partout dans les démocraties occidentales. Face à l'extrême droite, si on dit qu'il ne faut pas polariser, on fait des concessions… Nous pouvons le constater en France, notamment avec Vincent Bolloré, ou bien aussi Pierre-Édouard Stérin, ces milliardaires d'extrême droite qui investissent à fond, notamment dans la culture. Et je trouve que – je vais critiquer un peu les journalistes – même une certaine presse reste trop prudente, sous couvert de l'argument qu'il ne faut pas polariser. Mais le rôle des journalistes est aussi de tracer une ligne rouge. C'est de l'ordre de la conviction : il y a des choses qui se combattent. À quoi cela sert-il de fustiger la polarisation ? Pour faire des compromis avec tout le monde ? Je ne suis pas d'accord avec ça.

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Il faut qu'il y ait un investissement dans le discours. Ce ne sont pas juste les grands intellectuels qui doivent le faire. Pour mes étudiants, la parole des profs reste importante. Je crois beaucoup à la transmission d'une vision du monde.

Pour les journalistes de médias traditionnels, il est parfois difficile de se départir de la neutralité…

Sortir de cette posture est difficile. Mais si vous êtes honnête, tout le monde sait que personne n'est neutre. Chaque journal a une ligne éditoriale. Donc ça peut s'assumer. Je pense que ce que beaucoup de citoyens n'acceptent plus, c'est le sentiment, en tout cas, d'une hypocrisie. On se dit neutre, mais en fait, on ne l'est pas. Si j'ouvre La Libre, je sais de quelle ligne éditoriale il s'agit. Et ce n'est pas grave parce que je choisis aussi de lire tel ou tel journal parce que je suis d'accord avec sa ligne éditoriale. Donc, en fait, je trouve qu'on a construit une posture. Ce n'est pas seulement les journalistes, d'ailleurs. Moi, je suis prof : nous sommes soumis au décret de neutralité en Belgique. Et je pense aussi que non seulement ce n'est pas tenable, mais ce n'est pas souhaitable.

Enseigner quand l'extrême droite se banalise

Face à la propagande "antidémocratique", quelles sont les solutions ?

Je pense qu'il y a vraiment un réinvestissement à faire sur la transparence, sur notre positionnement politique. Mais pour tous les acteurs qui devraient avoir une sorte de parole d'autorité en démocratie. Typiquement, je pense aux enseignants, aux chercheurs, aux scientifiques, aux journalistes, etc. Je pense qu'on doit sortir de ce leurre – selon moi – de dire qu'on va s'en sortir par la raison et la vérification. Je crois beaucoup aux politiques au sens noble du terme. Je pense qu'on doit aller sur le terrain de l'engagement. Je ne dis pas qu'on doit forcément descendre dans la rue,… C'est légitime de manifester, mais l'engagement, c'est aussi savoir où chacun de nous se situe. Quand je rencontre des journalistes et que je les interroge à ce sujet, ils sont persuadés qu'ils n'ont pas de positionnement. Or, il est urgent, selon moi, d'assister à une résistance démocratique. Et pour cela, il faut qu'il y ait un investissement dans le discours. Ce ne sont pas juste les grands intellectuels qui doivent le faire. Pour mes étudiants, la parole des profs reste importante. Je crois beaucoup à la transmission d'une vision du monde. Mais ça implique d'avoir une réflexion sur cette vision du monde. Et c'est sûr que nous ne sommes plus tous d'accord sur celle-ci.

Peut-on refaire société, justement ? Aujourd'hui, chacun vit dans sa bulle, sur ses réseaux sociaux…

Un des plus grands enjeux pour refaire société, c'est de retrouver la confiance. Le contraire de la défiance, c'est la confiance. Il ne faut pas ajouter du doute au doute, ou donner une injonction de tout vérifier… Il est capital en démocratie d'avoir un socle de confiance commun. Et selon moi, cela implique de se "re-rencontrer". La défiance antidémocratique se nourrit de la perte des interactions sociales dans le réel. Il va falloir recréer des lieux préservés un peu du numérique. Réfléchir sans IA sera aussi un enjeu bientôt. Une démocratie ne fonctionne pas sans lien social et sans confiance mutuelle.

La démocratie n'est pas une entreprise

La bataille des récits remonte à la guerre culturelle initiée par la nouvelle droite américaine au début des années 1970. Ses tenants ont exploité avec brio les évolutions techniques des 25 dernières années, comme vous l'analysez. Ils ont aussi mis en pratique cet aphorisme du philosophe et théoricien du politique français Julien Freund : "C'est l'ennemi qui vous désigne"…

C'est l'aboutissement de quelque chose au long cours, c'est certain, mais la nouvelle droite américaine avait-elle imaginé un Trump ? Parfois, j'ai le sentiment que même l'extrême droite est dépassée par elle-même. Selon moi, parce qu'en face, il y a eu du déni. On a cru que ça ne pouvait pas nous arriver. Ou que l'extrême droite ne pourrait pas revenir au pouvoir, tout comme la guerre ne pourrait pas revenir en Europe. C'est vrai : c'est l'ennemi qui vous désigne. Mais ça devrait réveiller la lutte démocratique, justement. C'est ce que j'espère, et j'en perçois des signes au sein de la jeune génération. Je pense même que celle-ci est plus consciente que ne l'était la mienne de la nécessité de se mobiliser. La démocratie, c'est quelque chose qui se défend. On s'est un peu endormi. On a cru que c'était acquis.

N'est-ce pas aussi parce que la génération des témoins directs – si on pense à la Seconde Guerre mondiale – disparaît ? Les derniers ont plus de 90 ans…

Dans les années 1980, les survivants venaient dans les écoles, c'est vrai. Nous avions cette connexion directe avec les témoins que les jeunes n'ont plus aujourd'hui. Pour cette raison aussi, je trouve qu'il ne faut pas trop accabler cette génération. Sans compter qu'avec l'intelligence artificielle générative, il leur faut encore plus de personnalité pour résister à certains discours. J'y reviens, mais je pense que le récit se façonne aussi à travers les luttes, au sens général du terme, encore une fois – pas forcément aller à une manif "antifa", par exemple – mais s'engager. Il y a plein de formes d'engagement dans la cité, dans l'associatif, dans son quartier… Faire vivre la démocratie, c'est cet engagement dans la cité qu'on a eu tendance à perdre, en le remplaçant par l'expression sur les réseaux sociaux. Ce n'est pas la même chose. C'est bien, mais ce n'est pas suffisant.

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